Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Tablettes et liseuses sont apparues au grand public plus ou moins au même moment. On ne cesse depuis lors d’opposer ces deux appareils, en prédisant nécessairement la mort de l’une comme condition sine qua non de la réussite de l’autre. Possesseur d’une liseuse Sony depuis plus d’un an et d’un iPad depuis six mois, j’aimerais expliquer ici pourquoi il n’y a pas lieu de les opposer et pourquoi les deux cohabiteront encore pendant au moins deux ans.

J’adore mon iPad (d’ailleurs je suis en train d’écrire cet article grâce à lui). J’adore ma liseuse, même si elle a un pris un coup de vieux et que j’attends avec impatience l’arrivée imminente d’Amazon et de Kobo en France. À aucun moment je ne me suis demandé si j’allais acheter l’un ou l’autre. C’est sûr, cela m’aurait bien arrangé : mon portefeuille en aurait été soulagé. J’ai plutôt pensé à mes priorités et j’ai étalé l’achat des deux appareils dans le temps.

Il m’est difficile d’imaginer comment l’on peut opposer ces deux équipements.

L’iPad est idéal pour consommer de la musique, de la vidéo ou des contenus textes tels que des articles de press/blog via un agrégateur RSS ou directement depuis Safari, sa timeline Twitter ou ses emails. La tablette reste également le meilleur moyen de lire des BD numériques, à défaut d’être idéal. En revanche, à moins d’avoir des yeux à l’épreuve des balles (1) ou de ne jamais avoir à lire plus d’un petit livre par mois, je ne vois pas comment on peut lire de la littérature sur un écran rétroéclairé (2).

Une liseuse numérique ne fait qu’une seule chose, lire des livres, mais elle le fait bien. Il n’y a réellement aucune fatigue oculaire à lire sur un appareil dédié, utilisant la technologie de l’encre numérique. Pas plus que sur papier, en tout cas. Personnellement je lis même mieux sur ma liseuse : rythme plus rapide tout en restant davantage concentré sur ma lecture. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il est plus rapide et facile de tourner des pages numériques que celle d’un livre papier. Je ne sais pas vous, mais moi, j’ai aussi tendance à jeter régulièrement un oeil sur la prochaine page quand je lis un livre papier.

Tout cela est dit et redit ailleurs, sans doute mieux qu’ici.

Que disent les chiffres ? Il est difficile de trouver une compilation de chiffres bruts, sans interprétations soumises à caution. Si l’on se fie aux valeurs absolues, les tablettes écrasent en nombre les liseuses… pour l’instant. Certains ont fait remarquer qu’en taux de progression, ce serait plutôt aux tablettes de se faire du souci. Un PDF d’une étude Gfk pour la France nous donne quelques chiffres, mais ils sont redoutables d’imprécisions : on sait que 54 % de la lecture numérique correspondrait à de la littérature et que 56 % des lectures se feraient sur ordinateur. Grand bien nous fasse, on ne sait pas quelle proportion de littérature est lue sur ordinateur ! Le chiffre le plus intéressant et le moins sujet à controverse est celui lié au piratage : 27 %. Voilà si l’on veut comparer des chiffres… mais le faire, c’est comparer des carottes et des patates ! Les tablettes et les liseuses n’ont pas la même utilité et ils n’ont pas le même public. Cela, les fabricants et distributeurs l’ont bien compris.

Si Amazon va sans aucun doute présenter une nouvelle gamme de liseuses en plus de l’arrivée d’une tablette, ce n’est pas par masochisme. Idem pour Barnes & Noble : si le Nook Color n’a pas remplacé le Nook, c’est bien parce qu’il ne vise pas le même marché. Si Sony vient d’annoncer une nouvelle liseuse parallèlement à une tablette, ce n’est sans doute pas seulement pour faire comme les copains. Ces trois acteurs du marché de la lecture numérique sont présents depuis un certain temps maintenant, et si cette activité n’était pas rentable, ne donnait aucun signe encourageant, ils se seraient retirés depuis longtemps ! Il n’y a qu’à voir HP abandonner sa tablette trois mois seulement après sa sortie. On peut enfin s’étonner des ventes décevantes de l’iBook Store comparées aux prodigieuses ventes d’iPad.

Je crois sincèrement que les tablettes et les liseuses continueront d’exister côte à côte pendant au moins deux ans et qu’aucune ne gagnera ce combat imaginaire. Je pense qu’à terme, les tablettes et les liseuses fusionneront : nous aurons alors des tablettes multimédias avec des écrans à encre numérique couleur. Même alors, j’aurais tendance à imaginer la coexistence de liseuses dédiées. Je ne suis notamment pas convaincu que le lecteur lambda a envie d’être dérangé par l’arrivée d’un mail au cours de son roman et l’existence d’appareils dédiés à la lecture proposés à un prix peu élevé permettra par ailleurs aux distributeurs d’augmenter à moindre coût les volumes de vente d’ebooks.

La coexistence de ces deux moyens de consommer de la lecture numérique est la condition sine qua non à la réussite de la lecture numérique elle-même. On ne rendra jamais agréable la lecture sur un écran rétroéclairé à une personne que cela gène et on ne fera pas acheter une liseuse dédiée au lecteur occasionnel que cela ne dérange pas.

(1) : À ceux qui lisent sur un écran rétroéclairé dans le noir : attention à vos yeux, ils sont précieux !
(2) : Peut-être le vois-je davantage à cause de mon métier, qui m’oblige à être toute la journée devant un écran.

À cette heure, 9 Réponses à ce billet.

  1. Sediter dit :

    Un article très intéressant et avec lequel je suis entièrement d’accord… ou presque ! Ton article ouvre d’ailleurs à d’autres réflexions.

    Concernant la « guerre » Ipad/liseuse , elle est totalement faussée ! Comparer leurs ventes et dire que les tablettes sont préférées pour la lecture numérique, c’est oublier que 80 % des acheteurs d’iPad ne s’en servent pas pour lire et que 0 % des acheteurs d’iPad ne l’achètent que pour lire ! J’ai également vu des gens dénoncer le prix faramineux de l’iPad, qui freine la lecture numérique. C’est stupide ! Oui, l’iPad est cher, mais la liseuse est abordable. S’acheter un iPad pour lire en numérique, c’est l’équivalent de s’acheter un PC de gamer à 3000 € pour écrire des documents Word !

    Ta remarque « Je ne suis notamment pas convaincu que le lecteur lambda ait envie d’être dérangé par l’arrivée d’un mail au cours de son roman » est également très importante. Il est vrai que beaucoup reprochent à la liseuse de ne faire « que » lire, ce que je peux comprendre après tout (payer 150 € pour lire paraît exagéré, même si les livres libres de droit et les ebooks à petits prix servent, je pense, à rentabiliser l’achat de la liseuse par rapport au papier, surtout pour les grands lecteurs). Le problème est que personne ne reproche au livre d’être un objet « que pour lire », alors que c’est finalement la seule fonction qu’on attend de lui !

    Avec le numérique, j’ai peut-être envie d’avoir de nouvelles expériences (photos, vidéos, animations), après, je n’ai pas non plus envie que mon livre devienne un jeu vidéo, ni un réseau social, je n’ai pas non plus envie que quelqu’un minute mon temps de lecture ou compare mes performances de lecteurs par rapport aux autres… Si bien que je pense que la liseuse a intérêt à rester un objet simple, qui ne se mêle pas à la tablette (qui risque davantage de prendre la place des ordinateurs portables).

    Là où je ne suis pas d’accord avec toi, c’es au niveau de ton attente pour le Kobo et le Kindle. Je me trompe peut-être, mais ces liseuses ne sont-elles pas trop « fermées » (dépendantes d’une plate forme ?). Même si elles sont populaires, je reste plutôt hostile à ce système…

    • jbb dit :

      Concernant les livres numériques enrichis, je suis également assez sceptiques, mise à part peut-être pour les livres destinés aux plus jeunes. Je crois davantage à un livre audio enrichi, mais j’y reviendrai prochainement dans plusieurs articles.

      Je me doutais que tu ne partagerai pas mon attente du Kindle 🙂 Et à dire vrai, ton article sur les DRM m’a donné à réfléchir. Il est vrai que la liseuse d’Amazon est fermée, trop fermée : il me semble que tous les livres vendus sur le Kindle Store ont des DRM et elle est incapable de lire du ePub ! Néanmoins, Amazon dispose d’une vraie force commerciale vis à vis des éditeurs et on peut espérer que Jeff Bezos leur bote un peu l’arrière train comme il l’a fait aux USA. Amazon dispose également d’une image de marque propre à convertir davantage de personnes à la lecture numérique.

      J’espère un peu la même chose de Kobo même s’ils n’ont pas le même poids qu’Amazon. Et leur liseuse est moins fermée. En même temps, je suis plus attiré par le Kindle au niveau des fonctionnalités : je préfère autant le clavier et les boutons pour se déplacer à un écran tactile qui manque de réactivité. Le Kindle permet également de prendre des notes et de les exporter au format txt, et cela me serait bien utile. J’attends aussi plus de précisions sur la nouvelle liseuse Sony… Qui sait, je vais peut-être remplacer mon Sony Reader par un autre ?

      Les mois qui viennent vont encore être passionnant et c’est pour cela que j’attends avec impatience les nouvelles annonces des principaux acteurs du marché.

      • Sediter dit :

        Comme tu le sais déjà, je n’ai pas encore de liseuse (oui, le paradoxe pour un mec qui ne parle que de ça !) mais j’en achèterai une pour la rentrée. Pour le moment, je serai davantage tenté par une liseuse de Booken. Les premiers « tests » du dernier Sony sont sortis si je ne m’abuse, et il a pas l’air de casser trois pattes à un canard !

        Concernant le Kindle, je suis surtout opposé à tout objet électronique dépendant d’une plate-forme. D’une, car Amazon, fidèle à lui-même, va pouvoir tout savoir de tes habitudes de lecteur, de deux car le Kindle sera inutilisable si la plateforme s’écroule.

        Je sais que la comparaison paraitra tirée par les cheveux, mais je pense notamment à l’histoire des nabaztag, ( lire cet article pour comprendre http://www.newzilla.net/2011/08/08/ci-git-nabaztag-sans-fleur-ni-carotte/ ) qui étaient dépendants d’un système qui s’est écroulé, et sont désormais des objets inutiles pour ceux qui l’avaient acheté à un prix certain. Bon, je t’accorde que l’utilité d’un tel objet était certainement discutable, mais que ce cas fait réfléchir…

  2. jbb dit :

    Cela fait un moment que je ne me suis pas intéressé de près aux liseuses de Bookeen mais j’ai toujours l’image d’appareils de qualité mais au prix supérieur que rien ne justifie. A l’époque de mes dernières recherches, l’Orizon n’était pas sorti, cela étant dit. Quand au dernier né de Sony, je n’ai pas encore lu de test en profondeur ni de vidéo qui permette de tirer des conclusions. La rumeur dit en effet que cette nouvelle liseuse ne va pas révolutionner le marché, mais j’aime bien faire un tour complet avant de me décider. De toute manière, mon changement d’appareil ne devrait pas intervenir avant Noël.

    Je connais bien le problème des Nabaztag pour en avoir offert un à ma mère lorsqu’il était vendu à prix d’or (je m’en suis ensuite acheté un beaucoup, beaucoup moins cher). C’était l’idée de mon frère et je lui avais la même objection que toi, i.e que cela reposait sur un service extérieur à l’appareil lui-même. Aujourd’hui, les lapins ne causent plus (pour l’instant en tout cas, des solutions libres essaient de se mettre en place). Néanmoins, ce n’est pas vraiment comparable : Violet.net puis Mindscape n’ont pas la même stature qu’Amazon. Les lapins étaient prévus pour fonctionner via d’autres serveurs et d’autres solutions, et si jamais Amazon arrêtait le Kindle, il y aurait probablement des développeurs pour sortir un firmware alternatif débloquant l’appareil. Dans l’échec du Nabaztag, il y aussi une politique commerciale douteuse des deux propriétaires successifs, qui ont persisté à proposer un produit trop cher par rapport au service rendu.

    • Sediter dit :

      Tout à fait ! Au moins, mon argument touche quelqu’un de concerné ! Plus concerné que moi d’ailleurs car je n’ai jamais eu de Nabaztag.

      Tu as raison, l’argument est vraiment exagéré (ma subtilité légendaire…) et ce serait être aveugle de penser qu’Amazon puisse s’écrouler dans les années à venir, mais rien n’est jamais impossible !

      Donc oui, mon objection est un peu plate, mais je pense qu’il est important de se rappeler que le problème se pose et que personne ne gagne à être dépendant d’une plateforme ou d’un système (même si lire en numérique, c’est forcément être dépendant d’un système).

      Au sujet de Booken, disons qu’ils ont une politique plutôt sympa, sont motivés, sont français (soyons patriotes ! ^^) et que leurs prix ne sont finalement plus si élevés que ça par rapport aux concurrents. Ils ne se placent pas sur un segment « luxe » et on peut-être simplement du mal à aligner leurs prix sur ceux d’un Kindle qui se vend à la pelle !

      Merci pour l’échange ! ^^

  3. QuiPhenix dit :

    Je me retrouve également dans l’article 🙂
    A part que j’ai fait le chemin inverse en achetant d’abord une tablette (Nexus 7), pensant en avoir un usage plus varié qu’une simple liseuse et pouvoir lire dessus. Grossière erreur ! L’écran est trop lumineux, c’est assez lourd et le « full-tactile » n’est pas spécialement pratique pour tourner les pages quand on tiens la tablette par l’arrière.
    Finalement, j’ai craqué et je me suis payé une liseuse pour Noël (Cybook Odyssey Frontlight HD) qui s’est révélée être bien plus satisfaisante: c’est très pratique, léger, l’éclairage Frontlight est très agréable …
    J’ai pas mal hésité sur les modèles avant de prendre celle là, non pas avec la Kindle qui est trop fermée à mon goût, mais avec la Kobo. Le détail qui a fait pencher la balance, c’est la présence des boutons latéraux pour tourner les pages sur la Cybook qui sont vraiment le pied pour utiliser sa liseuse sans faire de contorsions ^^ Il y a aussi l’idée de pouvoir changer le dictionnaire intégré qui me plait bien (vu que je lis parfois un peu d’anglais), mais je n’ai pas encore essayé.

    Au final, je rejoins votre article: ma tablette me sert toujours … mais pour d’autres usages que la lecture. Quand j’ai envie de lire, je passe sur la liseuse et c’est pas spécialement plus contraignant.

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Merci pour votre commentaire et votre avis. En ce qui me concerne, depuis le jour où j’ai écrit cet article, mes habitudes ont peu changé : je le lis toujours sur liseuse (en plus du papier) et très très rarement sur tablette. En revanche, j’ai acheté, en plus de mon Kindle, une Kobo mini. Et je dois avouer que je ne suis pas encore convaincu par le tactile sur les liseuses…

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