Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Je regardais il y a peu une interview de Jean Echenoz et une chose m’a frappé : cet auteur reconnu, lauréat de plusieurs prix célèbres, s’excuse presque d’être écrivain et de vivre de sa plume. Il explique avoir fini par penser qu’être écrivain était un état, et non un métier. Il répète plusieurs fois dans la vidéo qu’il a « une chance infinie » de vivre de sa passion et qu’il n’a jamais l’impression de travailler. Dans une autre interview, Laurent Mauvignier confie qu’il ne travaille pas non plus, car travailler, c’est gagner sa vie en faisant quelque chose que l’on n’aime pas faire. Quand leur interlocuteur leur parle de travail, on a presque l’impression que c’est un gros mot, et ces deux auteurs sont visiblement mal à l’aise. Je me trompe peut-être, mais j’ai une idée du pourquoi du comment.

J’imagine assez bien le jour où ils ont décidé d’arrêter de travailler, et un peu leur quotidien depuis. Au début, des proches pleins de bonnes intentions ont dû leur expliquer que ce n’était pas un moyen sûr de gagner sa vie, qu’il y avait beaucoup de candidats et peu d’élus. Et c’est vrai. Devant leur entêtement, certains leur ont peut-être dit des choses moins diplomatiques. Ils ont néanmoins bravé l’interdit. Petit à petit, les gens l’acceptent. À peu près. Il y a toujours les petites réflexions qui ont un goût de « moi, je travaille ». L’oncle frustré et un peu con qui dit « tu dois pas être bien fatigué, t’as pas besoin de te lever le matin pour aller bosser ». C’est rarement méchant, mais c’est régulier : on doit donc finir par développer un complexe, une culpabilité à faire ce que l’on aime. C’est d’autant plus vrai dans le cas d’Echenoz et de Mauvignier que les écrivains sont souvent des êtres sensibles, pour ne pas dire hyper sensibles.

J’imagine cela, car je connais mon quotidien. Si j’ai la chance demain de pouvoir me consacrer à l’écriture, je serai comme Jean Echenoz ou Laurent Mauvignier, je ne cesserai de me confondre en excuse.

En attendant, j’abhorre mon métier. Ça étonne d’autant plus les gens que je suis relativement compétent. J’aime profondément l’informatique et les nouvelles technologies : ce n’est pas incompatible avec mon désespoir profond d’être informaticien. Je crois même pouvoir dire que je ne cesserai jamais de programmer, mais je ne cesserai jamais non plus d’être un joueur d’échecs. J’aime beaucoup les échecs, mais je n’envie pas la vie de Magnus Carlsen.

Je porte une lourde responsabilité dans mon échec — je vous prie d’admirer la transition. Je veux « raconter des histoires » depuis mes dix ans et pourtant, j’ai relativement peu écrit (un roman, trois quarts d’un autre, une demi-douzaine de nouvelles). Je culpabilise de ne pas m’être toujours donné les moyens de réussir, d’avoir trop souvent laissé la déprime ou la dépression m’anéantir, de m’être complu dans des états d’âme qui m’empêchaient au final d’affronter la grande question : étais-je ou non capable de le faire ? Je n’aime pas particulièrement Patrick Besson, mais il doit avoir raison quand il dit que l’écrivain, « c’est celui qui a eu le moins peur ».

L’orientation à la française, si vous me permettez l’expression puisqu’il n’y en a aucune en réalité, est également coupable. Vous devez vous demander comment je peux être aujourd’hui informaticien — profession qui ne sied guère à l’écriture, à mon avis — alors que je sais depuis ma prime enfance quel est mon souhait le plus cher. Au collège puis au lycée, je n’ai jamais osé dire à mes professeurs que j’avais envie d’écrire. J’aurais peut-être pu me confier à un prof de français, je n’étais pas le plus mauvais élève, mais j’étais timide et complexé. J’ai même suivi une 1re Scientifique avant d’obliquer en Terminale L, à la faveur de résultats encourageants au bac de français. Le bac en poche, je me suis inscrit en Fac, optant pour la discipline qui me semblait la plus proche de l’écriture : « Lettres modernes ». En exagérant un peu, rien n’est moins vrai… On forme des lecteurs, certainement, mais pas d’écrivain, et je ne pense pas que le professorat (qui doit être également une vocation) soit le milieu rêvé pour celui dont les mots piquent le bout des doigts, à moins peut-être d’une carrière universitaire. J’aurais dû penser au journalisme, mais j’avais à l’époque, allez savoir pourquoi, l’image du reporter de guerre et je suis trop peureux pour aller m’immiscer en territoire ennemi avec pour seule arme une carte de presse. Je pensais qu’on ne choisissait pas sa spécialité, son affectation et avec ma chance légendaire, j’étais certain que la guerre du Golfe était pour moi. Cela me parait complètement idiot, aujourd’hui. J’aurais certainement fait un excellent journaliste d’investigation, de faits divers. J’ai aussi pensé à la librairie et à l’édition, mais ce sont davantage des métiers de lecture que d’écriture. D’autres auront cependant tout intérêt à les envisager. Si j’avais eu les capacités d’analyse et les connaissances idoines, et non seulement l’intuition, j’aurais aimé écrire des discours politiques, à l’image du personnage de Toby Ziegler dans la série à la maison blanche. Cela étant dit, je pense qu’il y a encore moins d’élus, et tous sortent de l’ENA. Je n’étais ni assez brillant ni assez passionné pour envisager de telles études. Curieusement, je n’aurais pas voulu être journaliste politique : que se passe-t-il dans ce milieu pour que même les questions sans concession de Jean-Michel Apathie me paraissent bien fades et à cent lieues de celles que j’aimerais poser à nos hommes politiques, et pour que personne n’ose les mettre en face de leurs contradictions sur un plateau de télé ou de radio ?

Je n’écris pas ce texte pour moi, je l’écris pour ceux qui me suivront — je n’ose pas dire les jeunes, je ne suis moi-même pas très vieux. Je n’écris pas non plus à l’adresse exclusive de ceux qui ont la vocation de l’écriture. J’aimerai que tous prennent conscience de l’importance de viser un métier qui assure leur subsistance, mais qui les nourrisse avant tout de l’intérieur. Le reste suivra. Depuis trop longtemps, l’orientation consiste pour beaucoup à chercher les filières porteuses et/ou rémunératrices. La faute parfois à nos soixante-huitards de parents, qui se sont retrouvés curieusement angoissés sur le tard. Des milliers de jeunes commencent à chaque rentrée des études basées sur ce genre de considérations, pour se diviser rapidement en deux lots : ceux dont la motivation est si faible qu’ils ne finissent même pas la première année ; ceux qui sont plus motivés et qui se cassent les dents sur le milieu impitoyable du travail, enchainant les stages sans décrocher le job rémunérateur promis sur la brochure. Une partie décrochera la place au soleil, mais déprimera de se sentir dans les chaussures d’un autre, et rendra la vie impossible à sa femme et à ses enfants qui, non de non, devront aussi s’emmerder au boulot.

J’ai moi-même connu un peu tout cela. Après avoir flingué ma première année de lettres, je me suis retrouvé emploi-jeune dans une association. J’ai eu tellement peur que j’ai saisi la première occasion de faire autre chose et de reprendre mes études. J’ai opté pour l’informatique sans y réfléchir, bienheureux d’échapper à ce que j’avais aperçu de la vie active. Je m’en sortais pas mal avec un ordinateur et tout le monde disait à l’époque que c’était un des derniers domaines qui n’était pas « bouché ». J’ai enchaîné ainsi deux BTS et une licence : j’ai su bien avant la fin de ces nouvelles études que je ne voulais pas faire cela toute ma vie. Je suis allé jusqu’à la licence parce que le système « LMD » m’y poussait, que j’étais boursier avec un « redoublement » et que je n’avais donc plus droit à un nouveau départ. Ont suivi des expériences professionnelles qui m’ont encore un peu plus dégouté, mais en aurait-il pu être autrement ?

Oh, le jeune ! — j’ose maintenant. N’écoute pas trop tes parents et écoute davantage ce qui résonne au fond de toi. Quand on a une vocation, c’est comme quand on est amoureux, on le sait. Fais ce qu’il faut pour arriver à tes fins, même si le chemin n’est pas direct. Parle aux anciens, ceux qui font aujourd’hui ce que tu aimerais faire demain. Certains te paraitront désabusés : écoute-les, mais pas trop. Certains seront dithyrambiques : écoute-les, mais saupoudre un peu de mauvais jours. Si tu le peux, essaies, demandes à faire un stage libre, avant même d’y être contraint par tes études (ce sera sans doute trop tard à ce moment-là). Ceux qui ont une vocation artistique auront peut-être la chance d’avoir un entourage qui leur laissera la chance de réussir ; dans le cas contraire, il leur faudra trouver le métier le plus connexe possible. Encore une fois, parler avec ceux qui sont passés par là pourra être d’une grande aide.

Ceux qui n’ont pas de vocation se demandent peut-être comment être sûr d’avoir trouvé sa voie, de peur sans doute qu’on leur tranche la tête. C’est simple : si vous n’avez pas envie de vous plaindre, c’est bon. La passion du travail efface ses mauvais côtés. On a le droit de râler un peu bien sûr, mais à la fin de la journée, on ne doit garder que les bons côtés. Vivre de sa passion, quelle qu’elle soit, n’a pas de prix.

Ne pas oublier non plus les raisons qui vous poussent à avancer, celles qui vous confortent dans votre intime conviction. Pensez à ceux qui vous entourent ou vous ont accompagné un bout du chemin.

Pour ma part, je pense à cette prof d’éco-droit. Contre ses recommandations de début d’année, je me souviens d’avoir utilisé l’humour dans l’introduction d’une dissertation. En me rendant ma copie, elle m’a dit : « Je sais que je vous avais dit de ne jamais faire d’humour dans vos dissertations, mais j’ai eu beau tourner la chose dans tous les sens, ce coup-ci, ça marche… ». Je me souviens surtout du jour où elle m’a dit qu’elle aimait particulièrement lire mes copies, que j’avais une aisance à l’écrit qui lui plaisait beaucoup. C’est le plus beau compliment qu’on m’ait jamais fait et c’est un souvenir précieux auquel je me raccroche. Elle ne s’en souvient peut-être plus et j’ai sans doute donné plus d’importance à ces compliments qu’ils en avaient réellement, mais cela a compté pour moi. D’autant plus venant d’une personne pour qui j’avais une haute estime intellectuelle.

Je pense à mon oncle, professeur d’université, metteur en scène et auteur spécialiste de Tintin, qui a été le seul à me dire que je pouvais y arriver. Cela ne lui coûtait pas grand-chose et peut-être n’avait-il pas de raison objective de le penser, mais un encouragement de la part d’un homme de lettres est toujours bon à prendre.

Je pense à toutes ces fois où l’on m’a dit que je savais trouver les mots justes dans un courrier, et plus particulièrement ceux qui blessent ou ceux qui provoquent une réaction chez le destinataire. Je me plais à croire que j’ai, si ce n’est du talent, au moins des facilités à l’écrit.

Enfin, je pense bien sûr à ma femme, à qui je veux prouver que ma vocation en est une, que je suis capable de le faire. Je pense en même temps aux enfants que je n’ai pas encore et qui préféreront sans doute avoir un papa bien dans ses baskets et intellectuellement épanoui.

Gardez espoir. Le monde il est pas beau, le monde il est méchant, mais je pense qu’il reste encore de la place pour tout le monde, que l’on peut encore arriver à son but, avec un peu de volonté, et parfois un peu de chance. Tout n’est pas figé et il reste encore des passerelles qui nous permettent tôt ou tard d’arriver là où l’on voulait aller. Pour se rassurer, il suffit de s’intéresser de plus près à ceux que nous admirons : ils ont souvent emprunté des itinéraires éloignés des parcours balisés de leur profession.

Dans le cas où tout serait immuable, il n’y aurait plus qu’à se tirer une balle. Je voudrais dire à ceux qui sont tentés par le suicide que je les comprends, j’y ai pensé aussi, mais je vous en conjure, n’essayez pas, on en revient rarement. Si vous pensez renaitre de vos cendres et avoir droit à une nouvelle chance, j’ai peur que vous soyez déçu. Avoir le droit à une chance, c’est déjà beaucoup et ne la laissez pas passer sans rien faire. Au pire, vous n’avez pas grand-chose à perdre à attendre la mort en vous donnant une possibilité de réussir. Soyons des morts-vivants, en somme.

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À cette heure, 8 Réponses à ce billet.

  1. Sediter dit :

    Je suis toujours surpris de la facilité avec laquelle tu te livres, sans doute car je suis trop pudique pour faire de même ! Ton article est riche de réflexion, et je comprends mieux pourquoi il te tenait tant à coeur.
    Au sujet de ton introduction, j’ai lu quelque part que le mot travail venait du mot latin « Trepalium », qui désignait un instrument de torture ! Travailler, c’est faire quelque chose de pas forcément agréable, mais de nécessaire, ça n’inclut pas vraiment le plaisir, et encore moins la passion. Je comprends donc tout à fait Echenoz qui se sent coupable de vivre de sa passion, d’autant plus qu’il doit côtoyer nombre de personnes dont c’est le rêve, et qui rament pour le faire, d’où l’impression de se sentir « privilégié ».
    Pour le reste, il n’a pas à en rougir, car s’il a eu de la chance, il est sans doute lui aussi passé par des périodes difficiles, et a également dû rendre heureux un grand nombre de lecteurs, voire inspirer de futurs auteurs.
    Être écrivain, dans le sens qu’on lui attribue en France en tout cas, est un état, je suis d’accord avec lui. Tout simplement car qui dit métier dit « missions », « obligations », « ordres », etc. Tandis que l’image de l’écrivain est souvent celle de l’artiste, qui écrit au gré de ses pensées et n’obéit qu’à lui-même (une image certainement tronquée par le romantisme, mais qui fait certainement rêver bon nombre de jeunes auteurs).
    En étant pas un métier, être écrivain ne s’apprend pas, pas en écoles en tout cas. Ton article le montre bien à travers de nombreux clichés d’orientation pour « auteurs » : journalisme, lettres modernes, librairie, édition,… Au choix voies de garage ou illusions déçues, toutes ces études me semblent inspirées du même cliché romantique qu’on a de chacune de ces professions.
    Journaliste, cet aventurier au cœur tendre qui parcourt le monde à la Tintin et rédige ses superbes aventures ? La réalité sera toute autre : au choix un esclavagisme qui joue sur le côté passionnel du métier, ou encore un «passionnant » métier qui consiste à couvrir les morts de chiens de la petite commune de Trouperdu !
    Lettre modernes ? Ce futur artiste talentueux ? La réalité sera plutôt ce prof frustré est sous-payé !
    Editeur ? Ce professionnel consciencieux qui découvre de nouveaux talents ? La réalité sera plutôt ce stagiaire exploité, puis cet éditeur lèche-cul qui sera contraint d’agir en fonction de la sensibilité de ses contacts plutôt que de la sensibilité artistique ! Adieu les beaux idéaux !
    Donc le jeune, je te dirai aussi de te renseigner un peu là où tu t’engages, surtout si ta voie professionnelle ressemble beaucoup à une passion, car sache que les pros du milieu seront nombreux à exploiter ta passion pour t’exploiter par la même occasion !
    Pour ma part, j’me souviens de ma prof de CM1 qui m’avait félicité pour un texte de création que nous devions écrire en classe : c’était une description de Joe l’Indien, un super personnage que j’avais inventé. Le truc ne devait pas voler haut les pâquerettes, mais ça devait être la première fois que je me sentais doué à faire quelque chose !
    J’ai aussi l’envie d’écrire depuis un bail finalement, j’ai fait des premiers essais de gamins, pas terrible, et je m’entraîne depuis c’temps là ! Contrairement à toi, je ne décide pas d’en faire mon métier, par goût de la sécurité sans doute. J’fais pas d’études pour devenir riche, mais pour être sûr de pas finir chômeur et avoir un minimum de choix professionnel, et j’considère pour le moment l’écriture comme un loisir, même si j’essaie de me perfectionner au maximum. J’essaie aussi de trouver un boulot qui me permette d’écrire, parce que je pense bien savoir le faire, mais je ne te parles pas forcément d’activité artistique, plutôt d’écrire des résumés, des comptes-rendus, des trucs du genre !

    Un autre conseil pour les gamins, ce serait surtout de pas forcément écouter les avis de ceux qui n’en savent rien, du style le grand oncle, la tata, la dame dans le métro, l’ami d’une amie, tous ceux-là qui vont vous dire « boh c’est pas possible ça ! », « roh le marché est bouché là ! », « roh ça rapporte rien de faire ça ! », « Ah, si t’as pas de contact t’arriveras jamais à… » En général, ceux qui vous disent ça sont les mêmes à qui on l’a dit durant leur jeunesse, et qui ont docilement obéi en devenant secrétaire ou vendeur de voitures malgré leurs envies, parce qu’on leur disait que c’était bien.

    Bref, vivre en étant simplement auteur me paraît difficile, mais aller sur la Lune me paraît mille fois plus difficile, et pourtant y en a qui l’ont fait ou on permis de le faire ! Si ceux-là avaient renoncé quand on leur avait dit « c’est impossible », ce serait toujours impossible aujourd’hui !

    Après, je pense qu’il ne faut pas rêver de success Story à la JK Rowling. Mieux vaut avancer à tâtons, en ayant de quoi vivre à côté, et décider de se lancer à 100 % que lorsqu’on est certain de ne pas se ramasser en quelques semaines.

    J’te souhaite de réussir JBB ! Et au passage, il serait peut-être temps que je devienne l’un de tes bêtas-lecteurs ! 😉 A bon entendeur…

  2. jbb dit :

    Je te remercie de ton commentaire. Je vais pouvoir rebondir dessus, tel un kangourou, pour développer des idées que je ne fais qu’effleurer dans l’article ci-dessus. J’ai été relativement concis à dessein, mais il y a des choses qui peuvent avoir leur place dans les commentaires.

    C’est vrai, j’ai peut-être des facilités à me livrer à l’écrit. Pourtant, ma femme te dira à quel point je peux être renfermé quand il s’agit de parler. A l’écrit, j’ai l’impression de mieux choisir mes mots, d’être plus précis. L’inconvénient, particulièrement dans ce genre d’exercice — et je l’ai mainte fois expérimenter — c’est que le lecteur y lira ce qu’il veut lire (et ta lecture le prouve, une fois de plus). Quand on se confie à l’oral, l’auditeur a aussi moins le loisir d’analyser tes paroles, le choix de tes mots.

    Je parle de mal-être, de suicide : je n’en ai pas honte, et si cela peut aider ne serait-ce qu’une personne, ce n’est pas cher payé. Et puis, une des choses que j’ai apprise ces dernières années, c’est qu’il fallait se livrer lorsque l’on écrit. J’ai longtemps essayé de me retenir, de me censurer, et ça n’a jamais rien donné de bon.

    Je n’ai pas voulu faire de généralité de mon cas : il y a des auteurs qui exerceront une activité complètement étrangère à l’écriture et qui seront très heureux comme ça. Il y a des auteurs, dont tu fais partie, qui ne pourront jamais quitter le confort d’un emploi sûr, qui auront besoin de cela pour écrire. C’est très bien. Tu l’auras compris : si un jour j’en ai la possibilité, je me consacrerai probablement à l’écriture. A vrai dire, cela dépendra de ma situation professionnelle à ce moment là. Mais de toute manière, ce n’était pas le message de mon article.

    Je pense que, à défaut de ne pouvoir directement et immédiatement vivre de sa passion, il y a un toujours un pis-aller qui n’est pas « si pire que ça ». Il est important de le trouver pour ne pas devenir malade. Tu dis d’ailleurs toi-même que tu espères trouver une métier où tu pourras écrire et je t’encourage à le chercher de toutes tes forces. C’est pour cela que je pense que le métier qui m’aurait le plus apporté de ce point de vue, est le journalisme. Je ne tire pas une croix définitive dessus, je n’omets pas même la possibilité de reprendre mes études (il y a une licence de journalisme de proximité dans ma région). Mon métier d’informaticien est loin de me combler au niveau intellectuel, sans même parler d’écriture : soit je développe des logiciels qui me motivent, au public souvent très restreint et qui me rapporte peu ; soit je développe des logiciels (plutôt des sites web) qui n’ont rien d’excitant, qui me rapporteront un peu d’argent mais qui me donneront l’impression de travailler à la chaine, de faire continuellement la même chose. Qui plus est, l’informatique est un métier exigeant au niveau de la formation personnelle continue. Ça peut être une source de motivation mais c’est pour moi trop de temps gâché à ne pas faire ce dont j’ai réellement envie : écrire. L’informatique peut être un métier formidable, je n’en disconviens pas. Encore une fois, je ne dis pas qu’un autre métier comblerait toutes mes attentes mais mon métier actuel ne semble pas combler les plus indispensables.

    Peut-être affineras-tu d’ailleurs ta réflexion lorsque tu rentreras pour de bon dans le monde du travail. Moi-même, ma réflexion a mûri ces dernières années, dans l’autre sens, oserais-je dire. J’étais plus idéaliste avant, plus romantique. Et sans doute un peu plus insouciant.

    Je ne rêve pas de success story à la JK Rowling, je te rassure. Je me contenterai d’être beaucoup plus modeste et je crois qu’il n’y a pas que des extrêmes. Si je finis mes jours à gagner ma vie en écrivant un peu de romans, un peu de scénario de séries z, un peu de presse, ce sera déjà pas si mal. Je n’écris pas pour être riche et célèbre, mais parce que j’ai besoin d’écrire, de m’épanouir intellectuellement. Et le fond du problème est là, j’ai besoin de m’épanouir intellectuellement dans mon travail aussi. Je ne sais pas si cela se tient psychologiquement mais j’aurai tendance à penser que c’est parce que je ne m’épanouie pas intellectuellement dans mon travail que j’ai le temps de penser à ce qui me rend malheureux.

    L’avenir nous dira si je trouve chaussure à mon pied mais j’ai besoin de penser que c’est possible.

    Tout cela pour dire une fois de plus que ce n’était pas le sujet de mon article. J’ai pris l’exemple de l’écriture comme point de départ (il est vrai que c’est bien trop spécifique) mais mon objet était de faire réfléchir et positiver les jeunes quant à leur orientation et leur avenir professionnel. J’ai senti une certaine « détresse » de Jiminy Panoz à ce sujet dans Génération Enragée.

    Comme tu as l’air d’y tenir, tu seras le premier beta-lecteur de mes prochaines oeuvres. C’est pas que je ne veuille pas te faire livre mes écrit passés mais comme tu l’as lu dans le premier billet de ce blog, je n’avais plus écrit (même pas des articles comme ici) pendant cinq ans. Ce que je pourrais te faire lire ne serait pas représentatif de ce que je peux faire aujourd’hui. Par la simple réflexion et également un peu de lecture, j’ai l’impression d’avoir beaucoup progressé depuis. Il y a des automatismes que j’ai perdu mais je sens qu’ils reviennent au fil des articles que j’écris sur ce blog.

    Sache également que je serai ravi de beta-lire. Je suis plutôt adepte des beta-lectures précises et la taille de ton projet actuel me fait un peu peur, mais quand tu seras prêt, n’hésite pas.

  3. Sediter dit :

    Oui, tu soulignes bien que nous sommes pas au même point de notre carrière. Dans cinq ans je te dirais peut-être que je n’ai qu’une envie : arrêter mon job de merde ! -Futur employeur, si tu m’écoutes, tu sais bien que c’est une boutade ! 😉 –

    Au sujet de tes projets : vivre un peu de tes livres, de scénarios et d’articles de presse, ils me paraissent largement raisonnables. D’ailleurs Panoz décrit plutôt bien le processus de gains dans l’auto-édition : plus tu bosses, plus tu as de livres, plus tu es susceptible de recevoir des revenus. Donc c’est un travail qui finit par payer à long terme, même si tes premier résultats te donnent envie de brûler tous tes livres !

    Au sujet de Génération Enragée, c’est vrai que ce n’est pas le livre qui te donne envie de partir d’un bon pied dans la vie, mais plutôt de te dire inutile de faire quoi que ce soit, je suis fichu !

    Pour les beta-lectures, je garde ta proposition sous le coude ! Je comprends ton désintérêt pour mon projet actuel, même moi je redoute la relecture ! ^^ Et très franchement, le début est encore trop imparfait pour commencer à le traiter. En revanche, je vais me lancer sur un truc nettement plus court qui devrait être fini en quelques mois… #teasing

    🙂

  4. Jean-Baptiste,
    Je comprends mieux certaines de vos réactions après la lecture de vos confidences.
    Je ne suis pas d’accord avec Jean Echenoz qui veut se donner un beau rôle (comme le fait si bien Alain Souchon dans la même perspective) : écrire est un vrai travail. Un travail de forcené même. Je ne parle pas du divertissement d’intervenir sur un forum ou d’écrire un article. Mais d’écrire un vrai livre, de vouloir construire une oeuvre.
    (ça me fait sourire : ma formation, c’est l’informatique, et je gagnais très bien ma vie quand j’ai décidé de me consacrer à la littérature, à 25 ans, donc de vivre de peu…)
    Ecrire est un combat aussi. Pas contre les jeunes blogueurs mais contre soi et le monde. Michel Houellebecq a très bien analysé cela dans ses premiers écrits.
    Bon courage
    Stéphane Ternoise

  5. Page dit :

    On éduque les jeunes avec une pédagogie de la peur, je ne peux que les comprendre d’y être sensible, même si j’ai réussi à y résister (ce n’est toujours pas simple, car il faut faire avec l’angoisse des proches, celle qu’on nous renvoie). La vie devrait être une aventure. Il est important que des voies disent ainsi comme ici : ne soyez pas trop raisonnables. Bon post.
    M.

    • jbb dit :

      Merci de ton commentaire. J’ajouterais que d’expérimenter la peur des autres face à nos désirs est très riche d’enseignement sur la nature humaine.

  6. Bonjour,

    Je me retrouve aussi beaucoup dans cet article, avec un passé d’analyste-programmeur et l’envie de vivre de ma plume depuis mon plus jeune âge. Faire vivre sa passion suffisamment longtemps et suffisamment fort pour arriver à en vivre n’est pas simple, c’est sûr. Le chemin est ardu. À chacun de trouver son rythme et les moyens nécessaires pour atteindre son but. Après avoir réussi à définir quel but on veut atteindre ! Pas toujours facile non plus…
    À 46 ans, je ne vis pas encore complètement de ce que j’écris (pour les autres dans le cadre de mes activités de biographe ; en mon nom propre pour le reste) mais j’y travaille. Et c’est bien de travail qu’il s’agit, avec ce que cela comporte d’astreinte, d’entraînement et de discipline. Même si, au bout, il y a aussi beaucoup de plaisir.
    Je suis d’accord sur le fait qu’on « sait » quand on est fait pour quelque chose et qu’alors tout s’enchaîne comme il faut. Le problème, quand on a vingt ans, c’est aussi de trouver ce pour quoi on est fait^^

    Florence

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Merci beaucoup pour ton commentaire. Ton expérience est intéressante, et tu soulèves des questions tout à fait pertinentes. C’est vrai qu’il n’est parfois pas facile d’entretenir la flamme de sa passion – on dirait de la littérature sentimentale, mais je ne trouve pas d’image plus adéquate –, qu’on est parfois tenté de baisser les bras. D’expérience, on n’arrive pas à oublier, on rumine, on regrette. C’est encore pire.
      Le problème, quand on a vingt ans, c’est aussi de trouver comment faire ce que l’on veut faire, et comment le faire comprendre à son entourage (surtout si les débouchés sont hasardeux).

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