Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Informaticien de formation — et de profession, du moins pour l’instant — je ne compte plus le nombre de guéguerres technologico-partisanes auxquelles j’ai pu assister en 20 ans : Apple vs Microsoft, Mac vs PC, Linux vs Windows, Linux vs Mac, Power PC vs x86, Intel vs AMD, Nintendo vs Sega, Nintendo vs Sony, pro & anti Google, etc. Je m’arrête là, mais je pourrais continuer pendant longtemps. Avant-hier, Amazon a présenté une nouvelle gamme de Kindle et ses tarifs très agressifs préfigurent un succès colossal qui pourrait mener à un quasi-monopole du géant américain, au grand dam des anti Amazon. J’aimerais dépassionner le débat et donner ici quelques pistes de réflexion qui permettront à tout un chacun de décider s’il opte ou non pour une liseuse Kindle et son écosystème associé.

Ces derniers mots ne sont pas anodins. Lorsque l’on choisit de s’équiper d’un Kindle, on choisit aussi d’épouser les services d’Amazon, pour le meilleur et pour le pire.

Le meilleur, c’est par exemple la facilité d’achat de contenu pour votre Kindle. La librairie en ligne d’Amazon — le Kindle Store — est intégrée au Kindle et on peut très facilement en parcourir ses rayons virtuels. D’un geste on télécharge directement sur sa liseuse un extrait du dernier roman de Marc Musso ou de Guillaume Levy. D’un autre geste, ne pouvant plus attendre pour lire la suite, on peut acheter et télécharger l’ouvrage complet en quelques secondes. Pour peu que l’on ait opté pour la version 3G, on a même pas besoin d’être à portée d’un réseau WiFi. Beaucoup de lecteurs ne sont pas technophiles, veulent un appareil simple à utiliser et apprécieront cette facilité. Ce sera sans aucun doute un argument commercial fort pour cette cible de clientèle. Le meilleur, cela pourra être aussi une offre de contenu inégalée et des tarifs tirés vers le bas : Amazon est le principal client des éditeurs du monde entier et cela lui donne une vraie force dans ses négociations avec ces acteurs du livre encore incontournables. À voir donc si Amazon saura (pourra) reproduire en Europe ce qui a fait son succès aux États-Unis. Même si ce n’est pas l’altruisme qui guide ses démarches, c’est au final le client qui est financièrement gagnant.

Le pire, c’est un format propre au Kindle, assorti encore trop souvent de DRM, auquel s’ajoute le non-support du format de fichier ePub. C’est tout, me direz-vous ? Et bien, les implications de cette stratégie ne sont pas négligeables. Un format propre au Kindle et protégé par DRM veut dire que si vous choisissez un Kindle, c’est pour la vie ! En cas de divorce, vous perdrez l’usage des livres ainsi protégés que vous avez achetés sur la liseuse d’Amazon. Et sans support de l’ePub, ceux qui sont déjà équipés d’une liseuse et qui ont déjà une bibliothèque numérique fournie se retrouvent le bec dans l’eau : il existe des convertisseurs pour les fichiers sans DRM, mais d’une part ce n’est pas la panacée et d’autre part cela demande un savoir-faire supplémentaire de la part de l’utilisateur. Apple, longtemps critiqué pour ses systèmes fermés, est pour le coup plus ouvert : si l’iBookstore vend des ePubs avec DRM, l’application peut aussi ouvrir n’importe quel ePub non protégé. Un autre inconvénient du fichier verrouillé par DRM est sa dépendance à la plateforme sur laquelle il a été acheté : si celle-ci disparait demain, l’ebook peut se retrouver inutilisable.

J’écarte délibérément les arguments anti Amazon tels que le risque de monopole de fait qui risque de s’installer dans les années à venir. L’histoire a montré que d’une part un monopole dans le domaine des nouvelles technologies ne durait jamais bien longtemps et d’autre part qu’il n’a aucune incidence réellement néfaste sur le client. Impossible pour l’entreprise en situation de quasi-monopole d’augmenter ses tarifs : il n’y a plus d’écart technologique assez important et assez durable qui le permette. La concurrence, qui attend le moindre faux pas, aurait plutôt tendance à faire baisser les prix, car c’est une des méthodes les plus faciles à mettre en place pour prolonger un leadership. D’autres mettent en exergue une éthique douteuse d’Amazon : rachat de savoir-faire destiné à tuer dans l’oeuf la concurrence, profilage commercial de ses clients, etc. Toutes les entreprises de cette taille utilisent les mêmes armes, et Amazon n’est ni pire ni meilleure que les autres. Si le consommateur est mal à l’aise avec cela, il faut qu’il arrête d’acheter les produits Apple, Microsoft ou Sony, et d’utiliser les services de Google, Facebook et Twitter. On a le droit de ne pas approuver ces pratiques, mais il faut être cohérent.

Au jour d’aujourd’hui, 29 septembre de l’an de grâce 2011, nous n’avons pas tous les éléments nécessaires pour mener à bien notre réflexion, mais demain ce sera peut-être possible. On parle d’une arrivée en France d’Amazon au cours du mois d’octobre. Il faudra alors peser le pour et le contre : l’étendue de l’offre contrebalancera-t-elle l’obligation de passer par le Kindle Store et/ou de passer du temps à convertir les ouvrages achetés précédemment ? Pourrons-nous fermer les yeux sur une pérennité incertaine de nos fichiers si pour le prix d’un ebook aujourd’hui nous pouvons en acheter deux ou trois demain ? Il n’existe probablement pas de réponse universelle, certains d’entre nous étant plus épris de liberté que d’autres. Si la plupart des clients répondent par l’affirmative à ces deux questions, il y a cependant fort à parier qu’Amazon sera demain le Microsoft d’un temps du marché du livre numérique. Cela voudra-t-il dire que nous aurons vendu notre âme au diable ?

À cette heure, 7 Réponses à ce billet.

  1. Paumadou dit :

    Bon article.
    J’ajouterais que, même si je suis parano sur les données persos récoltées à tout va parfois sans mon accord, nous sommes déjà pistés « commercialement ». Comme tu le dis, toutes les entreprises utilisent ce concept, Amazon le fait comme n’importe quelle autre.
    Le kindle a l’avantage de n’être pas cher, facile, pratique (et vu les versions qui sortent, les problèmes qui m’avaient fait y renoncer – à part le non support de l’ePub- ont été résolus). C’est l’outil idéal pour lancer la littérature numérique de masse en France.
    Commercialement, oui, les gens sont pistés, impossible d’acheter un livre ou de l’importer sur un kindle sans qu’Amazon soit au courant. Mais à part des « fichages » qui permettront de recommander tel autre article à acheter, il n’y a pas à s’en faire.
    Amazon conservant les données bancaires, elle les protègent toutes les données comme des trésors. Evidemment, on est pas à l’abri de piratage de données mais c’est le cas sur tous les sites de transfert de données bancaires.
    Il faut savoir à quoi on s’engage (pour la vie comme tu le dis). En dehors de ça, Amazon n’est pas un grand méchant, juste un commerçant qui a compris les demandes du public (Relisez Au Bonheur des Dames ! c’est d’actualité !)
    Les données récoltées sont tellement importantes en volume qu’il est peu probable qu’elles soient utilisées à des fins néfastes, parce qu’elles sont difficilement « triables » individuellement.
    Après, reste le problème qu’Amazon peut supprimer des fichiers du kindle à distance. C’est déjà arrivé, même si c’était par respect du droit d’auteur (le vendeur ayant vendu des livres encore sous copyright sans autorisation) ça prouve qu’il peut y avoir un contrôle sur le contenu et donc la pensée qui est diffusée… Sauf qu’avec les hacks et la concurrence, cela n’arrivera probablement pas (parce que ça fait une très mauvaise publicité, et c’est ça qui peut tuer une entreprise, Amazon le sait)

    • jbb dit :

      J’ajouterai que le service client d’Amazon est exemplaire, pour avoir eu plusieurs fois affaire à eux pour des problèmes sur le market place ou à propos d’un livre arrivé corné. A ce niveau là en tout cas, c’est plus que du respect pour le client de la part du géant américain.

  2. Pan dit :

    Tiens, pour l’effacement à distance, je pense qu’il faut nuancer un tout petit peu. Ce n’est pas une défense d’Amazon à proprement parler, l’acte étant inexcusable, ce sont des petites précisions qui dédouanent légèrement.

    Kindle Direct Publishing est connu pour être très libertaire (il ne faut qu’un compte Amazon client pour pouvoir publier via le service) mais reste quand même assez efficace en ce qui concerne les reviews avant publication (notamment sur les questions de droits d’exploitation : au moindre doute, demande de document).

    Pour résumer les faits :

    1) MobileReference, l’éditeur de 1984 et Animal Farm qui ont été effacés à distance, est passé par un service tiers, aggrégateur officiel Kindle. Or, quand l’éditeur passe par un aggrégateur, il est de la responsabilité de celui-ci de vérifier que tout est OK au niveau légal, Amazon ayant décidé de jouer la confiance envers eux. Là était certainement leur plus gros tort dans l’affaire, ils n’ont tout simplement pas double-checké pour s’assurer que tout était OK.
    – Les droits US de 1984 tomberont dans le domaine public en 2044, mais ils sont déjà tombés ailleurs, en Australie, au Canada ou encore en Russie. Or, KDP permet de spécifier avec précision dans quels pays le livre peut être vendu, ce qui est également le cas chez l’aggrégateur en question (et tous les aggrégateurs Kindle normalement).

    => Ces deux choses-là sont intéressantes vu que ça démontre que l’éditeur en question n’a pas joué le jeu. Nous allons y revenir par la suite. Mais l’important, c’est de se poser la question du pourquoi d’un aggrégateur (et lui laisser une marge…) au lieu de passer directement par KDP ?

    3 ) Des lecteurs avec des compétences techniques avancées achètent cette version de 1984 à $0.99 et se rendent très vite compte qu’il s’agit d’un scan bête et méchant d’une édition papier du livre. Il semblerait qu’ils aient prévenu Amazon et l’éditeur d’une autre version du livre disponible sur Kindle en même temps.

    4 ) Manque de chance, l’affaire se déroule alors que des contrats sont en cours de discussion entre Amazon et des gros éditeurs. La rumeur laisse entendre que si Amazon n’avait pas effacé le contenu à distance (ce qui est par ailleurs contractuellement « interdit » dans leur conditions d’utilisation), des contrats vitaux seraient tout simplement tombés à l’eau.

    5 ) Amazon communique maintenant sur le sujet avec une réponse-type : « Nous ne vendons pas de livre, nous vendons une licence de lecture », ce qui irrite fortement l’Electronic Frontier Fondation.

    6 ) MobileReference n’a jamais répondu à la moindre question ou à la moindre accusation. Par contre, une raison publique a été invoquée à l’époque (article de David Pogue sur le sujet) : MobileReference a décidé de ne plus rendre ces livres disponibles à la vente. Grosso modo, le doute subsiste : ont-ils sciemment vendu le livre sans en avoir les droits ? Ont-ils merdé à un moment ou à un autre ? En tout cas, on peut se demander si un « deal » à trois avec l’éditeur légal et Amazon a été signé pour que ça n’aille pas plus loin… (comprendre procès).

    => sur ce dernier point, je penche vers la deuxième option, MobileReference étant toujours présent sur Kindle Store. On va donc leur laisser le bénéfice du doute, surtout que c’est un incident isolé et que tout le monde leur a laissé dans l’histoire.

    Reste évidemment que l’excuse est très faiblarde et qu’elle s’est malheureusement déroulée au plus mauvais moment (ce qui a probablement incité à prendre la pire décision qui soit pour le lecteur, mais qui aura égratigné au minimum la confiance des gros éditeurs, hyper-importants pour Kindle à l’époque…)

    ————
    Pour en revenir à l’article maintenant.

    Ce qu’il faut bien comprendre, c’est que les rachats ont été intégrés dans un écosystème complet qui se révèle 1) polyvalent, 2) complet et 3) confortable pour les éditeurs et auteurs. C’est simple : tu publies sur Kindle, Amazon te renvoie vers CreateSpace qui s’occupe de la version papier (dispo sur Amazon.com qui est le plus gros libraire du monde et ce, gratuitement. En passant par Lulu, il faut payer pour y être…). CreateSpace te renvoie ensuite vers AuthorCentral (qui permet d’obtenir des informations marketing précieuses du type « localisation achats », « lecteurs-cibles », etc.) qui te renvoie encore vers les pages-auteurs Amazon.com, etc. C’est quelque chose de cohérent, et c’est ce qui manque aussi très certainement à la Fnac pour s’imposer sur le moyen-terme… (elle qui ne veut absolument pas entendre parler des auteurs auto-publiés qui ramènent des millions à Amazon chaque année et qui ne souhaite donc pas assumer un rôle d’éditeur/publisher light dans cette nouvelle chaîne qui est en train de prendre forme).
    Du côté lecteur, c’est un écosystème confortable et simple d’utilisation. Tu achètes un Kindle, tu as un catalogue complet disponible directement sur le terminal. Les formats, consommateur lambda ne les connaît de toute façon pas et sera confronté au problème plus tard (trop tard ?). Au final, les épris de libertés représente une niche. La majorité n’a pas envie de se prendre la tête. Et comme B&N et Amazon sont leaders sur le marché, ils sont des références (ce qui induit l’idée de pérennité). Sony ou Kobo sont des choix plus risqués (ne parlons pas de Samsung qui abandonne les liseuses e-ink). Kobo a d’ailleurs pas mal souffert de la faillite de Border à mon avis. En plus, B&N et Amazon vendent du numérique dans une offre globale qui inclut aussi le papier… bref.

    Vendre son âme au diable ? C’est du commerce. Toute activité lucrative peut être perçue comme diabolique en fin de compte, et toutes les entreprises ont des casseroles à trainer. La réussite d’Amazon, elle tient finalement au contentement de trois entités distinctes : les auteurs qui y trouvent un outil exceptionnel, les éditeurs qui y trouvent un C.A. substantiel juste après une grosse crise, les lecteurs qui ne veulent pas se prendre la tête.

    • jbb dit :

      Complètement d’accord avec toi. Dans l’article, j’ai voulu être le plus neutre possible pour permettre à tout un chacun de se faire son avis.

      Merci concernant l’info sur CreateSpace, ça m’avait échappé. Tu crois qu’il y aura une déclinaison européenne de cette entité d’Amazon ? Les ouvrages papiers ainsi « créé » sont-ils aussi présent sur les Amazon européens ?

      J’ai tendance à penser que l’une des plus grosses difficultés qu’Amazon va rencontrer pour reproduire son succès américain en France, c’est le flou autour du statut juridique des auteurs auto-publiés…

  3. TheSFReader dit :

    Pas grand chose à redire, je pense que tout est là, si ce n’est une petite remarque : les prix ne sont (jusqu’à plus amples informations) pas si agressifs que ça, en dehors du territoire américain. Si Amazon a si bien réussi son annonce pour cette gamme, c’est bien grâce aux accords de « régie publicitaire » avec des annonceurs US, qui ne s’appliquent pas à l’international.

    Par contre, ce qu’on aura vraisemblablement en France (sauf nouveau coup de théâtre le 8 octobre), c’est une offre au même niveau technique et tarifaire que la concurrence. Mais alors qu’on avait « tout le temps » de se préparer et anticiper l’arrivée du Gorille Amazon en proposant une offre alternative de qualité, il va lui suffire de se pointer avec sa gamme et ses recettes éprouvées dans le Far-Ouest américain (oui, celles dont tu parles : Accessibilité, simplicité, cohérence, rapidité …) pour envahir le marché. La FNAC en ligne Maginot, ça vous dit quelque chose ?

    Pour info, j’ai aussi fait ma petite analyse sur les annonces, mais d’un point de vue « stratégique »…
    http://readingandraytracing.blogspot.com/2011/09/amazon-et-loffre-speciale-le-rasoir.html

    • jbb dit :

      Même si elle est moins agressive qu’aux USA, l’offre est tout de même plus intéressante que chez les concurrents… Il n’y a pas d’autres liseuses WiFi à 99€ pour le moment. Et pas de liseuses tactiles WiFi à 120-130€, qui devrait être le prix du touch quand il débarquera.

      Ton analyse est très bonne et j’adore l’humour avec laquelle tu l’as structuré.

  4. Julie M. dit :

    C’est intéressant de lire cet article, presque 18 mois après, on voit ce qui a – ou n’a pas – changé. Une amélioration avec Kindle, c’est qu’on peut lire un ebook acheté sur plusieurs supports, avec une kindle.app – kindle reader ou pas. C’est déjà ça. Pour le reste, on verra dans quelques mois ce qui aura évolué.

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