Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Suite à ma lettre à M. Beigbeder, un peu et à M. Finkielkraut, beaucoup je ne pouvais plus reculer : il fallait m’attaquer à un monument de la littérature française. Dans mes baskets, en vérité, je faisais moins le malin ! Les classiques m’ont toujours foutu une peur bleue. Alors, vous pensez, Marcel himself ! Et quand j’en parlais autour de moi, c’était souvent : « Proust, c’est chiant ! », « Ouh là là, Proust, y a trop de descriptions ! » ou « c’est difficile Proust ! ». Merci les gens. 

La gorge me serrait d’angoisse tandis que je lisais les premières phrases. Pour un lecteur comme moi qui porte en horreur les descriptions au kilomètre, celle du début fut une véritable barrière à l’entrée. Et sans doute dans le but de me mettre à l’aise, le compteur de mon kindle restait bloqué à 1% : heureusement que je ne le lisais pas au format papier, me suis-je dit en imaginant le pavé de 600 pages (700 en réalité, d’après la fiche d’Amazon) et l’impression en petits caractères… Comme quoi, ça a du bon d’avoir une liseuse !

Cette barrière, je l’ai passée, sans sauter par-dessus, mais en ouvrant simplement le portillon. Je n’en suis pas peu fier, et j’en suis même heureux. Derrière, j’ai découvert un beau jardin, qui peut être de Combray, de Paris ou de chez moi.

Attention, je ne dis pas que j’ai bu chaque mot comme du petit-lait. J’aime la simplicité dans l’écriture et je trouve que ce bon vieux Marcel en manque de temps en temps. J’ai une grande affection pour la ponctuation, mais je trouve qu’il en abuse parfois, justement. Il y a quelques fois, à mon goût, une description « en trop ».

Cela étant dit, il y a aussi beaucoup de passage en tous points merveilleux. Des phrases que j’ai trouvé pleines de simplicité, de sens, de beauté et d’humour (notamment celle que j’ai relevée ici). Je savoure tout particulièrement :

« Quand, plus tard, j’ai eu l’occasion de rencontrer, au cours de ma vie, dans des couvents par exemple, des incarnations vraiment saintes de la charité active, elles avaient généralement un air allègre, positif, indifférent et brusque de chirurgien pressé, ce visage où ne se lit aucune commisération, aucun attendrissement devant la souffrance humaine, aucune crainte de la heurter, et qui est le visage sans douceur, le visage antipathique et sublime de la vraie bonté. »

et

« Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum. »

Il y a des passages entiers tout à fait prenants, très intenses, qui « résonnent ».

De mon point de vue, et pour ce que j’en ai lu, La Recherche du temps perdu n’est pas de la fiction, c’est au contraire un portrait ultra-réaliste de la Vie. Pour moi, la fiction, c’est globalement mettre le lecteur dans une situation qu’il ne pourrait pas vivre par lui-même. En fait ce sont les littératures de genres. Celles-ci et la littérature qu’on appelle « blanche » n’ont pas le même but, le même objectif, pour le lecteur comme comme pour l’auteur. Elles n’en ont pas moins chacune leur raison d’être.

Dans quelque temps, j’irai m’abriter à l’ombre des jeunes filles en fleurs… En tout bien, tout honneur, bien sûr.

À cette heure, 5 Réponses à ce billet.

  1. Sediter dit :

    On peut dire que tu ne t’attaques pas à n’importe qui.

    Proust m’a toujours laissé perplexe, sans doute car il ne m’intéresse vraiment pas alors que je vois l’admiration qu’il génère chez certaines personnes.

    Il a certes une jolie plume, mais ses textes restent trop lents pour moi, et j’y trouve plus l’ennui que la paisible vie et les jeunes filles en fleur !

    Je salue en tout cas ton courage de t’attaquer à un Proust plutôt qu’à un plus « maigre » ! 😉

  2. jbb dit :

    Peut-être y-a-t-il une question d’âge aussi ? Mon oncle, en qui j’ai le plus profond respect concernant la littérature, m’a confié l’autre jour qu’il n’avait jamais pu rentrer dedans avant l’âge de 27-28 ans et qu’il lui a fallut un an pour venir à bout du Temps perdu dans son ensemble.

    Comme je le dis dans mon article, cette oeuvre est un portrait de la Vie, et peut-être manques-tu de quelques années pour apprécier cela. Ça peut paraitre étonnant, mais je trouve que l’on acquiert une « nouvelle » maturité quand on approche de la trentaine.

  3. Elisabeth Destoop dit :

    En consultant les numéros de la revue Littérature (1919-1924), fondée par André Breton et Philippe Soupault, dans le numéro de janvier 1920, je trouve une critique qu’Aragon consacre au volume de Proust « A l’ombre des jeunes filles en fleurs ». Je la recopie in extenso :
    «M. Marcel Proust est un jeune homme plein de talent, et comme il a bien travaillé, on lui a donné un prix. Allons, ça va faire monter le tirage. Excellente affaire pour la Nouvelle Revue Française. On n’aurait jamais cru qu’un snob laborieux fut de si fructueux rapport. A la bonne heure, M. Marcel Proust vaut son pesant de papier.»

    Avant qu’il ne se vautre dans le stalinisme le plus abject, le cher Aragon avait la plume alerte, à défaut d’être toujours clairvoyant.

  4. Chti_Suisse dit :

    Un des classiques que je n’ai jamais pu finir.
    Peut-être l’ai-je tenté trop tôt ?
    Les descriptions, mais surtout les circonvolutions du récit m’ont littéralement engluée dans ma tentative de le lire.
    Une impression de tourner autour du pot, de ne pas aller sciemment à l’essentiel.

    • Jean-Basile Boutak dit :

      C’est vrai, il y a quelques longueurs, des descriptions un peu trop longues à mon goût, mais il y a aussi de très belles choses, et globalement, le roman m’a touché. Cela dit, j’ai embrayé sur À l’ombre des jeunes filles en fleurs et j’ai calé à la moitié. Le second roman de La Recherche du temps perdu n’a pas eu le même écho chez moi. Peut-être un jour ?

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