Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Si vous demandez à mon entourage de décrire mon caractère, je doute que le qualificatif d’optimiste revienne très souvent. Rêveur probablement, utopiste peut-être un peu. Pourtant je ne peux pas m’empêcher d’être enthousiaste quand je songe au devenir de la littérature numérique. J’ai mes raisons.

Il y a en premier lieu le palpable, les données objectives.

Ce sont d’abord les chiffres de ventes des éditeurs numériques qui acceptent de les communiquer. Ce n’est pas demain qu’ils feront le même CA qu’une maison d’édition traditionnelle, ni même probablement en 2012, et pourtant ils constatent un frémissement notable ces dernières semaines. Les chiffres ne sont pas toujours très impressionnants en valeurs absolues, mais beaucoup plus en marge de progression, parfois d’un mois à l’autre.

Ce sont ensuite les ventes de liseuses. Même si nous n’avons pas de chiffres et n’en aurons pas avant un bon moment, il semblerait que l’appareil soit d’ores et déjà un des succès de Noël. À moins qu’Amazon pipote ses classements de ventes et que Virgin bluffe en disant que leurs ventes sont supérieures aux prévisions.

C’est enfin ce que je constate autour de moi. J’ai offert un Kindle à ma mère le mois dernier pour son anniversaire, j’en offre un à Noël à ma chère et tendre : les deux sont d’ores et déjà ravies, même si la seconde ne pourra jouer avec que le 25 décembre au matin. Mon beau-frère est déjà équipé depuis six mois, mon beau-père l’envisage sérieusement, sans que je les évangélise particulièrement. Je l’ai montré cette semaine à une amie qui avait un à priori contre la lecture sur écran (comme 99% des gens) et elle a finalement été conquise par l’objet. Il n’y a que les drogués à l’encre qui résistent encore à la démonstration d’une liseuse. Il ne faut pas longtemps aux autres pour comprendre les avantages de la lecture numérique, et ce quel que soit leur âge. Tous n’abandonneront pas complètement le papier avant longtemps, mais ce n’est pas le but. Mon objectif, c’est de faire comprendre que le numérique est aujourd’hui une alternative viable au papier.

Il y a en second lieu des réjouissances et des intuitions plus personnelles.

Ce sont d’abord les éditeurs numériques qui, chacun dans leurs spécificités, ont le courage de nous faire découvrir ou redécouvrir des auteurs, des genres, des textes délaissés, méprisés ou oubliés par l’édition traditionnelle. Je ne suis pas naïf et j’ai conscience que faute d’auteurs reconnus qui décident de passer au tout numérique — ce qui, il faut bien l’admettre, serait suicidaire de leur part — ils n’ont guère d’autres choix que de nous proposer de nouvelles voi(es)/(x), mais rien ne les oblige à se battre comme ils le font. C’est beau cet amour de la littérature et dieu que c’est bon pour les lecteurs qui ont la faiblesse de se laisser tenter. Je suis persuadé que ces maisons d’édition finiront par sortir la tête de l’eau, grâce à leur talent d’éditeur et au talent de leurs auteurs. Je ne dis pas que ce sera facile, mais que rien n’est perdu, bien au contraire, le plus dur est peut-être déjà derrière eux.

C’est ensuite la prise de conscience lente, mais progressive des éditeurs traditionnels. C’est touchant : ils ont l’air de gros bébés patauds et ont le cerveau fertile quand il s’agit de faire des bêtises. Ils font les mêmes erreurs que leurs grands frères de la musique ou du cinéma, mais j’ai l’impression qu’ils apprennent plus vite (c’est toujours profitable d’avoir des ainés). On m’a toujours dit d’être patient avec les enfants, mais rien ne nous empêche de les gronder de temps en temps. A bon escient, cela va sans dire.

C’est enfin l’intuition, à contre-courant de la morosité ambiante, que le numérique permettra à certains de revenir vers la lecture : des lecteurs timides vers les romans à l’eau de rose que l’on peut lire désormais en public sans rougir, des personnes âgées qui peuvent enfin adapter le livre à leur besoin plutôt que le subir pour finalement le délaisser, des lecteurs moins argentés qui profiteront de l’offre gratuite de qualité (notamment les classiques) et d’une baisse très probable du prix des livres.

Traitez-moi de rêveur ou d’utopiste, mais cela fait maintenant dix ou quinze ans que j’observe la lecture numérique, de plus ou moins loin, et je ne vois pas ce qui pourrait empêcher cette révolution d’avoir lieu dans les meilleures conditions.

À cette heure, 6 Réponses à ce billet.

  1. Sediter dit :

    T’es vraiment un rêveur ou un utopiste ! (Ouh là, ne me regarde pas comme ça, c’est toi qui nous ordonne de te traiter ainsi !)

    Bon, mon entourage ne te diras pas que je suis particulièrement optimiste, rêveur peut-être, mais pas dans le bon sens ! Bref, si mon idéal du numérique semble rejoindre le tien, je ne suis pas sûr qu’il se déroule comme nous le sentons.

    Nos chers éditeurs numériques, je ne demande qu’à les voir réussir… Mais feront-ils un jour le poids face aux grands éditeurs qui accorderont un jour ou l’autre plus d’importance à la partie numérique de leur business ? Quoi qu’à en voir les spécificités de certains pure players, je peux me dire que la coexistence pourrait se faire !

    Reste également l’ombre du piratage. Ne va-t-il pas rogner tout le marché ? Tu me diras que le modèle de la musique payante ne marche pas trop mal, même si on continue à télécharger illégalement.

    Quant à la diffusion de la lecture. Là oui ! On se retrouvera fatalement avec des lectures plus animées, plus funs (ebooks augmentés, vous me faîtes rêver !) qui attireront certainement des lecteurs plus occasionnels…

    Enfin bref, on se retrouve dans dix ans, on pourra parler de cette époque bénie où personne ne savait encore que l’écran d’une liseuse n’abimait pas les yeux, ou les journaux confondaient encore tablettes et liseuses (deux termes qui dans dix ans sonneront comme « magnétoscope » et « minitel » aujourd’hui), et où Walrus, Numeriklivres et compagnie n’étaient pas encore des multinationales du livres, qui exploitent des enfants esclaves pour créer les animations de leurs titres augmentés…

    Grande discussion en perspective !

  2. jbb dit :

    Je te remercie d’être toujours là pour attraper les perches que je tends 🙂

    Pourquoi les éditeurs 100% numériques ne réussiraient pas ? C’est vrai qu’ils ne bénéficie pas de la machine papier et n’ont pas la même force d’investissement qu’un grand éditeur… En revanche, ils ont pour eux une plus grande « souplesse ». Et puis, pourquoi auraient-ils moins de chance que n’importe quelle autre petite maison d’édition papier, si le numérique se développe de manière significative ? Les petits éditeurs qui deviennent grands sont ceux qui ont une offre large et de qualité. Tous n’y parviendront sans doute pas mais certains parviendront sûrement à débusquer l’écrivain de bestseller numérique de demain qui leur apportera des moyens financiers plus conséquents car le fait est que les éditeurs numérique manque encore d’argent pour faire de la pub…

    Concernant le piratage, j’ai l’impression qu’on ne parviendra pas aux sommets de la musique mais je peux me tromper. Comme je le dis dans l’article, le livre semble corriger ses erreurs plus vite que la musique ou le cinéma… Cela laissera peut-être moins le temps au piratage de s’installer.

    Pour ce qui est des ebooks augmentés, c’est peut-être bizarre, mais pour l’instant ça ne me fait pas vraiment rêver. Je n’ai pas forcément envie que mon ebook se transforme en film ou dessin-animé ou bien c’est… un film ou un dessin-animé. L’augmenté aujourd’hui fait sortir de la lecture plus qu’il n’immerge. Je suis plus convaincu par un projet transmedia comme le Waldgänger mais j’avoue que je manque peut-être de vision à long terme concernant ce sujet.

    • Sediter dit :

      … ou de bons exemples de livre augmenté ! Disons qu’au niveau créatif, je sens qu’il y aurait vraiment des choses à inventer au niveau du livre augmenté, en restant « simple ». Pas de dessins animés ni de films, pas de simples séquences filmés au détour du livre, mais des processus plus discrets, plus interactifs, quelques sons et images, quelques interactions inattendues…

      Tout reste à faire !

      Et je suis assez impatient de découvrir qui le deviendra : ce fameux premier best-seller numérique français !

  3. Luc Prévost dit :

    Bonjour JBB!

    « C’est enfin l’intuition, à contre-courant de la morosité ambiante, que le numérique permettra à certains de revenir vers la lecture… »

    Peut-être qu’en plus, l’engin, liseuse spécialisée ou tablette, en proposant l’interaction « homme-machine », va ramener une partie du sacrée dans le geste de la lecture.

    http://essachess.com/index.php/jcs/article/view/135

  4. TheSFReader dit :

    Pour citer nos amis américains : Au temps des dinosaures, ce ne sont pas les massifs monstres puissants qui s’en sont le mieux sortis, mais les petits rongeurs et primates plus agiles, rapides et adaptables…

    Le livre numérique, vu comme cataclysme, c’est peut-être un peu fort, mais vivent les primates, qu’ils puissent évoluer et gagner en influence.

  5. […] Où Jean-Basile Boutak, nous livre sa vision très personnelle du futur de la litt&eacut… […]

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