Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

À partir du moment où l’on soumet un texte à la perspicacité d’un lecteur, on prend le risque qu’il critique notre travail. Peu d’auteurs l’ignorent encore. La grande question est plutôt de savoir si l’on doit tenir compte des remarques… J’ai ma petite idée là-dessus. C’est mon avis, et je le partage.

Je pense qu’il faut faire la part des choses. Il y a des points sur lesquels un lecteur aura toujours raison :

— un manque de crédibilité (d’un personnage ou d’une scène) ;
— un défaut de caractérisation (personnage trop superficiel, pas assez fouillé) ;
— une question laissée sans réponse.

Ce sont là des critiques soit parfaitement objectives, soit sur lesquelles on peut travailler pour contenter tout le monde. Même si un lecteur n’a pas été particulièrement gêné par une caractérisation trop légère, il est rare qu’il soit dérangé par son amélioration. Idem concernant un problème de crédibilité : il est rare qu’une scène devienne plus crédible pour l’un et moins pour un autre. Quant à la scène non crédible pour Paul que Pierre a adorée, je n’y crois tout simplement pas. Ça arrive peut-être une fois sur un million, et encore. Tout au plus, Pierre aura trouvé la scène suffisamment crédible et ne s’y sera pas arrêté.

Il y a néanmoins des aspects d’un texte où l’auteur a le pouvoir, si ce n’est le devoir, de résister à l’avis du lecteur.

C’est notamment le cas du style. Rien de plus subjectif que le style : tel ou tel aimera un style simple, tel ou tel un style ampoulé, tel ou tel les envolées lyriques, etc. À moins qu’on vous signale des fautes de grammaire, des erreurs de vocabulaire, des tics d’écriture ou qu’on n’a de cesse de vous reprocher d’utiliser trop d’adjectifs et d’adverbes, faites-vous plaisir ! Je n’aime pas le style de Christine Angot (pas plus que le personnage ou ce qu’elle raconte dans ses livres), mais il y en a visiblement d’autres pour la porter aux nues.

C’est également le cas de l’histoire ou des personnages. S’ils sont crédibles, tant pis si un ou plusieurs lecteurs ne les aiment pas. Il y en aura toujours pour les adorer. J’attire votre attention sur le fait qu’il est parfois difficile de faire la part des choses entre un lecteur (peut-être de mauvaise foi) qui n’aime pas un personnage, et un lecteur qui ne le trouve pas crédible. La seule solution reste alors d’engager un dialogue avec le lecteur et de lui demander en quoi le personnage n’est pas crédible.

L’auteur, en revanche, doit laisser son égo et sa fierté au vestiaire. Il a plus à gagner à écouter les critiques, et aura toujours le temps de se flagorner quand il sera un écrivain mondialement reconnu.

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À cette heure, 13 Réponses à ce billet.

  1. TheSFReader dit :

    Concernant le style, il y a malgré tout une nuance à mon avis à faire.
    J’ai récemment lu un livre très bon, mais où, alors que l’orthographe et la grammaire étaient corrects dans l’ensemble, l’auteur avait des « tics d’écritures » qui rendaient la lecture parfois confuse, et parfois même limite désagréable.

    Pour moi, ces « tics » d’écriture doivent être corrigés, même si il pourrait me dire qu’il s’agit de son style…
    Après, le style c’est ce qui restera une fois ces tics manifestes corrigés.

    • jbb dit :

      Très juste, les tics d’écriture figuraient dans la première version de l’article et ils ont disparu à la suite d’une reformulation. C’est corrigé 🙂

  2. Paumadou dit :

    Une question sans réponse ?
    Un peu comme dans le polar traditionnel qui doit tout dire pour qu’à la fin il ne reste finalement plus aucun questionnement au lecteur ?
    Même si ça a encore des adeptes, c’était bon il y a 90ans avec Agatha Christie je trouve…
    Là je suis perdue, en quoi tout dire est une obligation de la part de l’auteur ? Il peut soulever des interrogations sans y répondre ou ni les expliquer, il est maître là dessus. Les trucs en suspend pour moi sont bien plus intéressants qu’un éclaircissement de la pensée complexe des perso…

    Le lecteur, de son point de vue de lecteur, a toujours raison : c’est lui qui juge s’il a aimé ou non, l’histoire, le style, la cohérence, etc. Ça ne regarde en fait que son approche du texte : il fera plus ou moins attention à certains points mais c’est une approche de lecteur et dans la lecture (approche très différente que celle de l’auteur dans l’écriture)
    L’auteur, de son point de vue d’auteur, a toujours raison : c’est lui qui juge s’il a écrit ce qu’il voulait, s’il y a mis les moyens, s’il a travaillé suffisamment, s’il a rempli son cahier des charges (qu’il se fait tout seul, consciemment ou non). Ça ne regarde son approche du travail, sa vision sur le texte (oui, certains auteurs sont trop dans leur texte pour être réellement lucides, mais ça s’apprend)
    Dans les deux cas, il y a des exemples de mauvaise foi, caractérisée ou non, et dans les deux cas, c’est un tord. Mais aucun n’a pas plus raison que l’autre sur le jugement de l’autre (stylistiquement c’est lourd, mais tant pis :P)

    • jbb dit :

      Ah, Pauline, ça devient presque un jeu : on est jamais d’accord en ce qui concerne l’écriture 😉 Comme j’ai répondu sur le forum « Le Co-Lecteur », ce n’est de toute manière qu’une opinion. A chacun de faire son cheminement intellectuel et de conduire sa propre réflexion. Je pense que c’est aussi une question de caractère, d’âge, de maturité, etc.

      Concernant les questions sans réponses, je parle bien entendu des questions les plus importantes. Un personnage a le droit de se poser des questions et ne pas donner/trouver les réponses, si elles ne sont pas essentielles à l’intrigue.

      Après, le talent, c’est de savoir parfois s’affranchir des règles.

      • Paumadou dit :

        Oh mais je sais bien que ce n’est qu’une opinion, ne t’en fais pas ! 😉
        Pour les questions essentielles, comme on ne lit/écrit pas forcément les mêmes choses ça dépend aussi du sujet.
        Je pense (personnellement moi-même blablabla) que dans certains textes une question essentielle peut être laissée en non-réponse (ou alors en multitude de réponses, ce qui correspond à une sorte de non-réponse également) au lecteur de faire son propre cheminement/réflexion (à bas le lecteur passif et bien à l’abri dans son fauteuil !)

        Pour le reste je n’ai pas grand chose à dire, je tiens compte de l’avis de certains lecteurs, tandis que d’autres me sont complètement indifférents.

        (tiens ça fait une plombe que je ne suis pas retournée sur co-lecteurs)

  3. Isa Lise dit :

    Article intéressant. En effet, il n’est pas toujours simple de découvrir ce qui est vraiment à retenir pour mieux écrire ensuite. J’ai eu la surprise de remarquer avec « Margaux, zéro défaut… ou presque » qu’une même caractéristique pouvait être un vrai plus pour certains tandis que d’autres auraient aimé que je développe plus tel passage par exemple. Sur la crédibilité des personnages, l’étoffe de ceux-ci, je partage ton avis. Mais là encore après avoir remis en question l’un d’entre eux, je me suis aperçue que la lectrice qui avait moins aimé le personne T l’avait moins aimé car elle voulait un homme fort alors que le mien se laissait vivre… Parfois, c’est donc une question de formulation et dans ce cas, il me semble que nous avons tout à gagner à engager un dialogue afin de savoir s’il s’agit d’un point à retravailler ou d’un ressenti personnel. : )

    • jbb dit :

      Merci de ton commentaire. Ton exemple montre une fois de plus à quel point il est difficile de savoir si le lecteur n’a pas aimé un personnage ou si il ne l’a pas trouvé crédible. Encore une fois, je pense que l’auteur doit faire ce dont il a envie, tant que les trois points exposés plus haut sont remplis. Après ce qu’aurait aimé tel ou tel lecteur, on s’en moque un peu : on ne peut pas contenter tout le monde. Cela étant dit, tenir compte de ce style de remarque peut être éventuellement pertinent lorsqu’on a rencontré son lectorat et que l’on a pu engager un dialogue avec lui.

  4. Lordius dit :

    Un lecteur ne peut pas avoir toujours raison, dans la mesure, déjà, où, souvent, chaque lecteur aura un avis différent et parfois opposé.
    D’autre part, prenons l’exemple de la question laissée sans réponse. Peut-être le lecteur a raison, ou peut-être tout simplement le lecteur est passé en partie à côté de l’oeuvre et ne l’a pas bien comprise…
    L’infaillibité du lecteur est au profane ce que l’infaibillité du pape est aux catholiques : risible !
    Les lecteurs ont toujours raison, s’ils sont plusieurs à faire la même analyse.
    S’il n’y en a qu’un, même si c’est le pape des éditeurs, il se peut bien qu’il se trompe…

    • jbb dit :

      Comme je le dis en réponse à un autre commentaire, de toute manière, c’est une question de point de vue, de maturité, de cheminement dans sa vie d’auteur/lecteur.

      Concernant la question sans réponse : si le lecteur s’est trompé, il est très facile pour l’auteur de se défendre.

  5. Elisabeth Destoop dit :

    Un addendum apporté à cette belle discussion. Pour l’auteur, garder en mémoire qu’à partir du moment où il présente un texte au public, il doit s’attendre à des réactions plus ou moins vives dont certaines ne lui plairont guère. Mais c’est le droit imprescriptible du lecteur que de donner son opinion et même de la publier sur la toile, si l’envie l’en prend. Peu de commentaires faits à un auteur (ou à un artiste présentant un film, une toile, une mise-en-scène, etc.) sont vraiment utiles. En général, un auteur en sait bien davantage sur son travail que n’importe quel lecteur. Quant au niveau de la critique « professionnelle », le cas de la France est un peu particulier (par rapport à l’Allemagne ou aux pays anglo-saxons) dans la mesure où les journalistes français en charge des rubriques sont à la fois incompétents (dans la majorité des cas) et corrompus. Puisqu’on parle ici de livres, permettez-moi de rappeler que les journalistes des grands quotidiens hexagonaux (« Le Monde », « Libé », etc.) ne commentent que les livres d’autres journalistes, leurs copains généralement (renvois d’ascenseur obligent), et surtout qu’ils ne lisent pas les livres sur lesquels ils écrivent, même ceux de leurs copains, se contentant de résumer le dossier de presse qui leur a été remis. Pour excuse, ils avancent le fait qu’ils reçoivent chaque jour trop d’ouvrages pour pouvoir les lire, que le rédacteur en chef exige un compte-rendu, et vite, etc., etc. Ce sont des prétextes pour justifier leur manque de professionalisme, mais qui est dupe de leurs simagrées? Jamais aux USA un journaliste n’oserait pondre un article sur un livre qu’il n’a pas lu, ou sur un film qu’il n’a pas vu; en France, c’est monnaie courante, hélas (trois fois).

    Autre truisme : un bon auteur est aussi un bon lecteur, des autres d’abord, des écrivains qui lui ont permis d’apprendre son métier. C’est en dialogue constant avec les aînés qu’il (ou elle) apprend se critiquer et à trouver sa voix propre. Certes, il est bon de connaître ce que les contemporains pensent, mais il faut aussi, sans cesse, entretenir le dialogue avec les morts, pour se hisser à leur niveau, sans pourtant se sentir écrasé par leur ombre.

    Enfin, permettez-moi d’ajouter que si les mécanismes de la création commencent à être connus depuis un siècle (et aujourd’hui bien davantage dans la mesure où nombre d’auteurs conservent leurs manuscrits et les lèguent, qui à l’Imec, qui à une bibliothèque), les mécanismes de la réception (en dépit des nombreuses théories de la réception en vogue dans le milieu universitaire) le sont moins. Pourtant, un chef-d’œuvre littéraire (mettons Proust, auquel se coltine notre ami Jean-Basile Boutak) est le produit conjoint d’un auteur et d’un public. Si vous me passez la métaphore, je dirais que l’auteur est le principe masculin, le public le principe féminin. C’est tous ensemble qu’ils produisent le chef-d’œuvre, un auteur seul ne suffisant pas. Eh bien, le travail secret, anonyme, lent, amoureux du public, pour donner naissance (dans la joie et dans la douleur) à un chef-d’œuvre, on ne sait ni le décrire ni le comprendre. On commence à peine à entrevoir son importance. Il est donc indispensable que chaque auteur accepte les réactions du public qui lui fait l’honneur de le lire, quelque inapproprié ou désobligeant que le commentaire puisse paraître parfois.

    Ceci écrit, et pour achever sur un ultime lieu-commun, un bon livre ne peut se transformer en un grand livre qu’après la mort de l’auteur. Celle-ci est donc indispensable à la maturation de son œuvre. Auteurs qui me lisez, hâtez-vous de mourir, pour donner naissance à des chefs-d’œuvre!

    • jbb dit :

      Merci Lisa pour ce commentaire qui aurait pu être un article à lui seul.

      Ce que tu dis des critiques en France me fait penser au mode de fonctionnement de certains grands (et plus petits) éditeurs, et par conséquent, des prix littéraires dont nous avons parlé en commentaire à un autre article. Ce copinage est la gangrène de la vie intellectuelle française, mais très honnêtement, la France n’est plus rien à ce niveau, et cela ne date pas d’hier. Qui croit encore le contraire ?

      Merci également de nous évoquer de si belle manière le processus à l’origine des grands classiques, des chefs d’oeuvre de la littérature. C’est une belle remise en perspective pour les auteurs néophytes que nous sommes tous, comparés à eux, et que nous serons toujours, du moins de notre vivant.

      En attendant d’avoir écrit de grands livres — et je ne souhaite pas personnellement que ce jour arrive trop rapidement — efforçons nous d’apprendre à en écrire de bons. Comme tu l’as souligné, les mécanismes de la création sont connus et tel était l’objet de cet article : flirter avec la frontière qui sépare le mécanique et le magique.

  6. Sediter dit :

    L’ennui quand on découvre un article trop tard, c’est qu’il nous faut une demi-heure pour lire ses commentaires ! 🙂

    Bref, débat très intéressant que tu as très bien amené mon cher Jean-Baptiste ! Je comprends tout à fait ton propos même si j’aurais tendance à dire que toute critique (et pas seulement sur les trois points que tu évoques) est à considérer à partir du moment où le lecteur est objectif et peut justifier sa critique.

    Donc non, on ne supprimera pas un personnage parce que le lecteur ne l’aime pas (au contraire, je trouve qu’un personnage qui n’est pas aimé peut être un personnage réussi, car il faut déjà dégager quelque chose pour ne pas être aimé !) mais on pourra en effet retravailler un passage si le lecteur nous démontre qu’il est peu crédible ou qu’il manque de fond.

    Après, comme l’a dit l’un des nombreux commentateurs de l’article, mieux ne vaut pas entièrement se fier à un seul lecteur ! Si un lecteur nous fait une critique que l’on juge infondée, il est toujours possible de vérifier (sans rien leur dire) si d’autres lecteurs trouvent le même défaut…

    Je retire une chose de ton article : auteurs, acceptez la critique ! Elle seule peut vous permettre de vous améliorer et de dégonfler l’égo…

    • jbb dit :

      Jean-Baptiste ? Tu dois confondre 🙂

      Bien sûr, tout critique est à considérer, mais selon sa nature je pense que l’on ne doit pas l’aborder de la même manière.

      Concernant le fait de ne pas se fier à l’avis d’un seul lecteur, c’est à voir selon la situation. Si on a fait lire son manuscrit à 20 personnes, cela peut se concevoir, mais si on l’a fait lire à 4 personnes, ce lecteur représente tout de même 25%. Comment être sûr que cet avis n’est pas représentatif d’une partie non négligeable de son lectorat ?

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