Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

L’affaire a agité la blogosphère littéraire cet après-midi : François Bon, de Publie.net, menace de tout arrêter sous trois jours, suite à une action de Gallimard visant à faire retirer sa traduction du « Viel homme et la mer » des plateformes de distribution d’ebooks. Gallimard en posséderait les droits exclusifs d’exploitation en France et serait le seul à pouvoir en proposer une traduction, et ce même si le texte est dans le domaine public au Canada. Mais cet article n’a pas pour but de savoir si l’éditeur numérique a eu tort ou raison sur cette question de droit. 

Je ne doute absolument pas de la bonne foi de François Bon. Ce qui me choque dans cette histoire, c’est la grossièreté dont a fait preuve Gallimard. Il me semble que la première chose à faire aurait été d’envoyer un courrier/mail à l’éditeur présumé fautif pour tenter de comprendre l’origine du problème et de parvenir à une solution à l’amiable, entre gens civilisés. À moins que Gallimard ne sache pas comment fonctionne une maison d’édition — OK, Publie.net est un pure player, mais ce n’est pas une girafe à deux têtes —, il devait se douter que François Bon serait en mesure de faire stopper lui-même la distribution du livre. Au lieu de cela, Gallimard a envoyé un mail à tous les distributeurs de Publie.net, et a omis d’envoyer le moindre mot à l’intéressé ! Aberrant.

C’est malheureusement significatif d’une partie du monde de l’édition française traditionnelle qui ne pense plus rien en dehors des lois. Une loi pour le prix unique du livre papier, une loi pour le prix unique du livre numérique, une loi pour échapper à la hausse de TVA, une loi pour augmenter le délai avant qu’un ouvrage tombe dans le domaine public. En quoi le prix unique sur le livre a-t-il protégé la création ? Il a protégé les éditeurs et les pauvres, pauvres libraires. Et à quoi va bien pouvoir servir une loi sur le prix unique du livre numérique ? C’est encore plus flou. En quoi le livre devrait-il échapper à la hausse de la TVA ? La gastronomie française participe tout autant à l’identité culturelle de notre pays, et manger est un poil plus vital que lire un bon bouquin. Et la grande question que pose cette « affaire », c’est surtout celle du délai incroyablement long avant qu’un texte ne tombe dans le domaine public. Pourquoi ?

J’ai envie de secouer les gens par les épaules. Ce qui tue la création littéraire aujourd’hui, ce n’est certainement pas le numérique. La création est lentement assassinée depuis de nombreuses années par quelques (ne généralisons pas) éditeurs et auteurs à l’intellect et au courage limité, mais à l’opportunisme et au cynisme sans bornes. Ce sont eux les vrais fossoyeurs de la culture. Arrêtons de nous gargariser d’être le pays du Siècle des Lumières. Le paysage littéraire français qu’ils nous offrent est vraiment triste à mourir : Begbeider côté auteur/éditeur, Busnel côté critique littéraire, BHL côté penseur ? Belle bande de 2Be3. Je force un peu le trait, mais montrez-moi que j’ai tort. J’ai beau réfléchir, j’ai du mal à voir ce que ces « grands » éditeurs ont fait pour la création littéraire ces vingt dernières années. Pennac ? C’est léger, jeune homme. Ils ont même réussi à louper certains des meilleurs auteurs anglo-saxons, James Ellroy et David Lodge en tête. Heureusement que Rivages guettait. Je me demande comment J K Rowling n’a pas fini chez un petit éditeur jeunesse de province (province est un gros mot dans l’édition m’a-t-on dit).

J’espère que François Bon ne prendra pas de décision malheureuse. L’édition numérique ne peut se permettre de perdre un éditeur et la disparition de Publie.net laisserait un grand vide qui serait difficile à combler (rapidement en tout cas). Aujourd’hui, les Pure Player sont complémentaires plus que concurrents et c’est sans compter sur les amitiés que l’aventure de l’ebook a pu forger.

MAJ : Quelques liens (je n’ai pas eu le temps de lire tous les articles sur le sujet) :
Gallimard versus Publie.net (François Bon himself)
Démolir Gallimard (Laurent Margantin) :
Le Choc de deux visions de l’édition (Clément Monjou):

À cette heure, 4 Réponses à ce billet.

  1. Sediter dit :

    Bien triste affaire en effet, symptomatique d’un milieu qui pourrit un peu plus d’année en année. Cette histoire finira, espérons-le à l’amiable, plus par communication de crise, histoire d’éviter le « bad buzz » pour Gallimard, que par sincère effort de leur part. Le mal est fait, et je suis sincèrement triste pour François Bon qui a dû en prendre un coup.

    Espérons en effet que cela ne lui fasse pas arrêter Publie.net, ce serait bien triste pour l’édition numérique francophone…

  2. [...] Parce que la guerre littéraire fait toujours autant rage. [...]

  3. Jean-Louis Michel dit :

    Si l’oeuvre est dans le domaine public au Canada, Numérik:)ivres ne pourrait-il pas proposer de le distribuer à nos amis québequois ? Ne serait-il pas possible de trouver un éditeur « papier » au Québec ? J’achèterais bien un « import », moi !
    Enfin, je dis ça… ça me conforte dans l’idée que j’avais de snober les gros éditeurs français quand j’ai contacté JF Gayrard.

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