Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

La semaine dernière, j’ai terminé la réécriture d’un roman dont la première version datait de 2005. Je ne sais pas encore quel sera l’avenir « éditorial » de ce texte, mais Perfide Albion – c’est son titre – aura été un magnifique terrain d’apprentissage. Retour d’expérience.

À l’origine de cette réécriture, il y a un complexe d’auteur : celui du directeur de collection, qui n’a rien publié, et qui veut montrer de quoi il est capable. Et qui est impatient de le faire. Alors il reprend un vieux texte, et se dit qu’il va le retravailler, pour en faire quelque chose de bien.

L’idée n’était pas merveilleuse, mais elle était bonne et profitable. Voici, parmi toutes les choses que j’ai apprises, les plus importantes :

  • Écrire un texte à la première personne du singulier au présent, c’est extrêmement difficile. C’est une technique très efficace pour impliquer le lecteur, le mettre dans la peau et la tête du héros, lui faire vivre l’action comme s’il y était, mais c’est une technique très difficile à maitriser. En ce qui me concerne, il m’est d’abord très difficile d’écrire un texte à la première personne et de faire dire à mon personnage principal des choses qui ne me ressemblent pas. En d’autres termes, j’ai du mal à prendre de la distance par rapport à mon héros. Ensuite, lorsque l’on se cantonne à tout voir par les yeux d’un seul personnage, la caractérisation des autres protagonistes est beaucoup plus difficile. À vrai dire, même celle du personnage point de vue me semble compliquée, si l’on ne veut pas tomber dans des réflexions artificielles.
  • J’ai besoin de préparer davantage mes projets. Il y a des auteurs qui partent la fleur au bout du fusil – ou de la plume – et qui écrivent sans savoir où ils vont, qui apprennent à connaitre leurs personnages au fur et à mesure. Il y en a d’autres qui ont besoin de « supréparer », à l’instar de Daniel Pennac, qui écrit un plan de ses livres au paragraphe près (parait-il). Moi, j’ai besoin de faire un plan et des recherches – ça, je le savais déjà –, mais surtout de préparer mes personnages, d’apprendre à les connaitre avant de commencer à écrire. Car c’est d’eux que découle la crédibilité générale d’un roman, d’intrigues annexes et de noeuds dramatiques secondaires qui vont permettre de les poser, de donner de la consistance au roman.
  • On ne gagne pas forcément de temps à reprendre un texte écrit plusieurs années auparavant. Tout d’abord parce qu’on risque d’avoir beaucoup progressé depuis l’écriture initiale – ça, je m’en doutais. Ensuite et surtout parce qu’on vieillit, et les textes que l’on a écrits il y a dix ans, influencés par nos lectures et nos dadas du moment, ne sont plus ceux que l’on veut écrire aujourd’hui. Et cela a une influence terrible sur la motivation, l’implication et l’inspiration.
  • Je dois me faire plus confiance en tant que premier lecteur de mes écrits. Cela peut paraitre bête, mais si je ne suis pas convaincu par ce que j’écris, les lecteurs ne le seront pas plus. Dans le passé, je me suis parfois demandé si je n’étais pas aveuglé par un excès de perfectionnisme, mais cela n’en a pas l’air. Les critiques que m’ont faites mes bêta-lecteurs sont tout à fait justifiées, et j’avais déjà identifié les erreurs qu’ils ont pointées, à de rares exceptions près.

Aujourd’hui, il y a du bon et du mauvais dans Perfide Albion. La première partie, qui est celle qui m’a donné envie d’écrire le roman, est presque aboutie. Elle aurait besoin d’encore un peu de travail, mais je ne suis pas loin d’en être satisfait. Il en est tout autrement de la seconde partie, qui ne me convainc pas plus que mon premier bêta-lecteur. Alors que faire ? Je manque de « motivation, d’implication et d’inspiration » pour attaquer la réécriture tout de suite… Peut-être n’est-ce qu’un effet de la fatigue – intense en ce moment –, et je m’y jetterai peut-être à corps perdu dans un mois ou deux pour sortir quelque chose de bon de ce projet. Peut-être pas. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas grave, car j’ai d’ores et déjà beaucoup progressé. Tous les romans ne sont pas faits pour être publiés. Quel auteur reconnu n’a pas de premiers romans dans ses tiroirs ? Je veux être écrivain, et pour l’être, je crois qu’il faut savoir patienter et ne plonger que quand on se sent près, et avec la tenue adéquate. En réécrivant Perfide Albion, j’ai eu l’impression que je m’améliorais nettement, et que ce rêve qui est le mien est plus accessible que jamais. C’est peut-être un peu paradoxal, mais c’est logique.

À cette heure, 21 Réponses à ce billet.

  1. Paumadou dit :

    Oh tu n’as jamais joué les acteurs ? C’est ça écrire, jouer tout ses personnages, les uns après les autres (ou en même temps, mais ça demande d’être un poil schizophrène…)

    Pour les textes vieux de plus d’un an, personnellement, j’ai beaucoup de mal à m’y remettre : plus du tout dans l’histoire, plus du tout dans le style. Quant à l’évolution personnelle de mon état d’esprit, c’est une évidence : je trouve mes premiers textes bourrés de clichés – ok les deux premiers c’était de la chicklit donc c’est normal 😛 – et là où je trouvais de la crédibilité, je n’en trouve plus du tout. Je pense qu’il y a un moment où il faut choisir d’abandonner certains textes plutôt que de s’y enfermer.
    Et je dis ça, mais ya une réécriture sur laquelle je bosse depuis 6mois et ça va continuer parce que je n’abandonnerai pas ce texte-là ! Même s’il ne me transcende plus vraiment (le défaut de trop avoir le nez dessus ?)

    Allez, c’est complètement idiot de vouloir « prouver » quelque chose : un directeur de collection, c’est pas forcément un écrivain. Les écrivains étaient souvent les pires juges pour choisir un bon texte chez les autres, parce qu’ils sont trop souvent dans leur propre style et ont du mal à voir la différence entre un style différent du leur et problème grave du texte.

    Si t’es pinailleur, c’est bien ! Vaut mieux ça que d’être trop laxiste et de se prendre des retours très décevants ! Courage, moi j’aime bien le titre déjà ! 🙂

    • jbb dit :

      Tu as raison : il y a de bons auteurs qui sont de mauvais éditeur, et il y a de mauvais auteurs qui sont de bons auteurs. Il y a même de bons auteurs qui sont de bons éditeurs. L’avenir nous dira ce qu’il en est de mon cas 🙂

      Sinon, je suis plus à l’aise comme marionnettiste que comme acteur.

  2. Difficile challenge que celui de la réécriture. Je sais de quoi je parle (réécriture d’un texte débuté il y a 16 ans, fini il y a un an et demi…).
    Si tu ne crois pas en ton texte, ce n’est pas la peine de t’acharner dessus pour le moment. Passe à autre chose, entame et boucle un nouveau projet. Peut-être que l’envie te reviendra et te permettra de hisser la seconde partie au niveau de la première.
    Les progrès et les leçons tirées sont une première victoire en soi, de quoi aborder sereinement ton prochain projet en sachant mieux où tu veux aller et, surtout, où tu ne veux pas aller. 😉
    Et comme Paumadou, j’aime beaucoup le titre ! 🙂

    • jbb dit :

      Ah ouais, 16 ans, je me donne l’impression d’être un petit joueur avec mon texte de 8 ans 🙂

      C’est une relation complexe que j’entretiens avec ce texte… C’est le premier roman (50 000 mots) que j’ai terminé, alors ça me ferait de la peine de l’abandonner définitivement. Mais s’il y a une partie du texte que j’aime beaucoup (la première donc), je n’arrive pas à faire quelque chose de convaincant pour la seconde. J’aurais peut-être l’idée, un jour. Ou pourquoi pas, j’utiliserai un jour cette première partie dans quelque chose de beaucoup plus grand.

      Quoi qu’il en soit, comme tu l’as dit, rien n’a été fait en pure perte.

      Et je ne l’ai pas dit, mais les retours sur cette première partie étaient plutôt bons, donc c’est déjà une petite victoire sur ce texte.

      • J’ai la même relation avec La Larme Noire. Première tentative de roman, la seule connaissant le mot « FIN » à ce jour. Et l’envie revenue il y a quelques mois pour en faire un texte publiable, alors que je l’imaginais rester en l’état définitivement. Rien n’est jamais immuable avec un roman ! 😉

  3. Jartagnan dit :

    J’ai mis du temps à la comprendre la vanne du titre …

    Sinon pour faire simple, réécrire des textes aussi vieux, j’ai jamais fait, car mes textes les plus vieux datent de 2004-2005 🙂
    Trève de plaisanterie, je ne sais pas comment était ton texte original, mais quel est le degré de réécriture que tu as fait dessus ? Pour moi, réécrire, c’est réactualisé le texte (cela dit, pour ma part, le seul vrai texte que j’ai réécrit, je l’ai complétement transposé d’univers).
    Enfin, pour ton pinaillage, personnellement, moi c’est l’inverse : j’ai du mal à écrire à la troisième personne, je trouve ça plat et sans rythme (quand je l’écris).

    Mais le plus important, je crois que tu l’as bien souligné : si tu n’y crois pas au départ, tu pourras jamais faire en sorte que le lecture y croit lui aussi…

    • jbb dit :

      C’était un gros travail de réécriture. Le roman ne commençait ni ne finissait au bon moment. J’ai réécrit une grosse partie du début, et une partie non négligeable de la fin. En plus, de cela, j’ai crédibilisé certaines choses, et j’ai fait des retouches de style, bien entendu.

  4. Ah, on a tous des manuscrits, de nos débuts, qui sont en souffrance dans nos tiroirs et attendent leur tour… de mon côté, j’ai abandonné l’idée de les reprendre pour l’instant. Je me dis qu’ils m’ont amenée là où je suis aujourd’hui, que j’ai d’autres projets qui requièrent mon attention pour l’instant, et que dans un avenir plus ou moins lointain je m’occuperai de leur cas à nouveau.
    Quand j’aurai suffisamment de bouteille pour me dire « je peux le faire, et tout reprendre de zéro ». 🙂

    • jbb dit :

      J’ai envie de dire « et même si on ne les reprend jamais ? ». Comme tu dis, ils nous ont amené là où nous sommes : c’est déjà pas mal.

  5. Eric Calatraba dit :

    Stephen King raconte qu’il était coincé pour l’écriture de son roman « Le Fléau ». Il a été radical et a fait exploser le feu nucléaire… ce qui lui a permis de poursuivre son récit dans un monde apocalyptique.

    • jbb dit :

      J’aurais pu : il est question à un moment d’une base militaire et d’ogives nucléaires. Le hic, c’est que je me suis bêtement limité en me basant sur des événements historiques 🙂 Remarque, je pourrais me la jouer Tarantino dans « Inglorious Basterds » 😀

      • FennNaten dit :

        « Dans le doute, envoyez les ninjas ! » Maxime un peu bateau qui m’est restée d’un atelier d’écriture xD Mais que je trouve efficace: quand une intrigue piétine, un bon gros élément perturbateur pour redynamiser , et ça repart ! Le pire je trouve quand on écrit, c’est de se retrouver à galérer et à perdre le plaisir d’écrire son propre texte. Sinon, la technique de la contrainte peut marcher aussi (« je dois passer par telle scène, telle scène et telle scène avant mon dénouement », « je veux conclure sur telle phrase », « je veux inclure tel élément », etc). En réfléchissant sur la contrainte elle-même et la façon de l’intégrer au reste, tout en laissant le cerveau un peu en roue libre, on peut découvrir des directions intéressantes auxquelles on aurait jamais pensé.

  6. […] lisais cet après-midi le bilan que Jean-Basile Boutak tirait de la réécriture qu’il a entreprise. Il s’est lancé dans la reprise d’un texte dont le premier jet a été écrit en 2005. […]

  7. jlm dit :

    En même temps, laisser murir une histoire dans un tiroir, ça peut avoir du bon. C’est se donner un minimum de recul quand on le reprend. On peut avoir des surprises du genre « Berk, c’est moi qui a écrit ça ??? » ou alors on se dit que c’est pas si mal, au fond, et qu’un léger dépoussiérage s’impose.
    Comme tu le dis, on progresse en écrivant. L’écriture d’il y a 5 ans n’est plus la même que celle d’aujourd’hui. Le jugement change aussi. Beaucoup d’écrivains sont passé par l’étape de l’écriture de nouvelles pour trouver leur style, s’imposer d’en écrire 4 ou 5 par semaine, je pense en particulier à Djian qui a écrit « 50 contre 1 » en bossant de nuit dans une guérite d’autoroute, mais il y en a tout un tas d’autres.
    Enfin, c’est pas simple, tout ça ! Moi aussi j’ai un roman au fond d’un tiroir (en fait un fichier Word, un sous dossier dans un autre dossier… ) il me plait beaucoup, mais je ne sais pas encore si je vais y toucher à nouveau. Peut-être vais-je simplement le garder pour moi, et ma femme le sortira un jour quand je ne serais plus la, comme « La route de Los Angeles » de John Fante. Il y a aussi la solution de tout confier à un pote en lui disant « écoute Paulo, si je crèves, tu crames tout, OK ? » comme Kafka…
    Au fond, qu’est ce qui est le plus important ? Écrire, ou être publié ? Virginia Woolf estimait que « c’est écrire qui est le véritable plaisir ; être lu n’est qu’un plaisir superficiel ».

    • jbb dit :

      Quand je reprends un texte vieux de plusieurs années, j’alterne généralement entre le « beurk » et le « Pas mal cette phrase/idée/passage ». Il faut dire aussi que ces textes sont ceux d’un jeune homme ou d’un adolescent… C’est souvent ce qui vieillit le plus mal. Le passage à l’âge adulte est cruel, quand bien même on garde un peu de son âme d’enfant, comme moi.
      Je n’écris pas pour être publié, c’est vrai, mais je recherche néanmoins à être lu. Il ne faut pas être naïf. Virginia Woolf n’a pas tort, mais cette vision fleur bleue de l’auteur est un peu réductrice, et dégénère trop facilement vers l’artiste maudit pour beaucoup de gens.
      Mais à vrai dire, ce qui m’éclate le plus dans l’écriture, en ce moment, c’est précisément l’apprentissage. Tant que j’ai l’impression de progresser, je m’épanouis.

  8. Pit dit :

    Courage.
    Pas de règle concernant le temps. On peut avoir une bonne idée, et ne la développer que des années plus tard. Le temps nous travaille, et nous rend plus apte à nous engager dans une aventure dont on n’avait que les contours.
    C’est une des beautés de l’art : toutes les règles sont possibles. Le plan, par exemple, je ne pourrais pas (même si j’ai l’intuition d’une direction, et si je pense à la forme).
    Patienter, je ne sais pas. Je dirais : foncer. Mais l’échec est notre université, c’est comme ça que nous progressons, il faut le dédramatiser.
    Pour l’écriture à la première personne. Ensuite choisir le temps. Présent, ou passé composé ? Deux temps que j’aime à la première personne.
    Sinon j’adore la 3° personne omnisciente dans ce qu’elle permet de distance, d’incises, de relief : enfin être un fantôme.
    La première nous connecte avec le lecteur, je la vois bien pour des livres où le personnage nous ressemble, nous incarne. En tout cas ça serait ma pente. Mais tout est possible.
    Bonne chance pour la suite
    Pit

  9. Je viens de terminer mon roman, qui m’a pris 6 ans (j’ai un travail à côté). J’ai vécu ce que tu vis, me semble-t-il, alors je vais te donner mon ressenti :

    Tu évoques la difficulté d’écrire à la première personne. C’est un choix très structurant, mais qui t’embête. En plein milieu de mes 6 ans d’écriture, j’ai parfois fait des voltes faces radicales, et tout d’un coup les pièces du puzzle se dont emboîtées, et après coup c’était évident. Et si tu remettais en cause ce choix ? Et si tu remettais en cause un autre choix très structurant, qu’est ce que ça donnerait ?

    Côté organisation, je travaille par versions. Les premières versions sont instinctives, pour cracher tout ce que j’ai, pour créer un siphon d’idées. Ensuite, au fur et à mesure que j’avance, j’ai besoin de structurer les idées, de les rendre cohérentes entre elles par de la caractérisation, des enquêtes et des plans. Et à la fin, c’est limite si je ne prends pas un chronomètre pour calculer la cohérence.

    En effet, repartir d’un texte trop vieux, c’est un boulet. Ce que j’ai fait il y a six ans, c’est juste relire un texte écrit il y a quinze ans, et je me suis posé la question « qu’est ce qui reste de vrai pour moi maintenant ? Qu’est ce qui tient de l’universel ? »

    Quand je ne suis pas satisfait de mes écrits, j’imagine mon personnage qui dit « coupez ! Non, je ne la sens pas cette réplique, j’ai l’air d’un guignol ! Moi j’aurais dit … » Mais à la fois il faut se faire confiance, mais il faut aussi s’écouter. Si un truc sonne faux, il faut le changer. Cela dit, quand j’écris une version, je ne regarde jamais en arrière. J’attends la version suivante.

    Actuellement tu es très fatigué. Quand cela m’arrive, c’est que je dois faire le deuil d’un choix qui rendait mon texte incohérent. L’étape suivante, c’est le désespoir (quand tu as abandonné le choix qui t’handicapait). Et celle d’après, la révélation (la nouvelle idée qui assemble toutes les pièces). Je suis très attentif à mes moments d’abattement, car ils me permettent de progresser.

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Merci beaucoup Michael pour ton message.

      Ce billet a maintenant quelques mois, et j’ai l’impression d’avoir évolué depuis – j’ai le sentiment de beaucoup progresser ces derniers mois. C’est vrai que la prochaine fois que je retravaillerai « Perfide Albion », je m’interrogerai sérieusement sur le choix du narrateur, de la personne ; au besoin, je ferai des essais.

      Cela étant dit, j’ai repris ce texte pour une mauvaise raison : je voulais sortir quelque chose rapidement, mais ce n’était pas ce que j’avais vraiment envie d’écrire à ce moment là. Le blocage se situait là.

      Je ne me fais aucun soucis sur l’avenir de mes textes. Ils sortiront quand ils le mériteront, aucun abandon n’est définitif.

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