Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Projet « familial » oblige, cela fait plus de dix ans que j’entends parler de Buvons, buvons et moquons-nous du reste. C’est dire si ce livre-film, disponible aux éditions de L’Harmattan depuis quelques semaines, est le fruit d’une longue gestation de la part de ses auteurs, Jean-Marie Apostolidès, Michel Mazeron et Bertrand Renaudineau. Présenté sous forme de triptyque, j’ai décidé de reprendre cette structure pour vous entretenir de cet ouvrage singulier : d’abord une présentation de l’oeuvre et de son sujet ; ensuite mon expérience personnelle du principal protagoniste ; enfin une bande-annonce du film, réalisée par mes soins.

Michel Mazeron est sans conteste le personnage central de cette histoire. Et quand je parle de personnage, il n’y a pas abus de langage.   Les auteurs eux-mêmes le définissent comme tel. Sa vie peut se résumer à deux périodes, pratiquement en deux phrases. À propos de ses premières années : « L’enfance de notre personnage se résume en un trait : Michel fut, tout au long de sa scolarité, et jusqu’au second baccalauréat qu’il obtint à quinze ans avec mention, un premier de classe. Il ne s’en remit jamais. Ses exploits scolaires parurent si étonnants aux membres de sa famille […] qu’ils reportèrent sur lui l’espoir d’échapper à la décadence où les avait plongés la crise de 29. » Et à propos du reste de sa vie : « Faute d’être parvenu [à obtenir partout la première place], car dès la classe de math sup à Clermont il se frotta à d’autres têtes de classes, autrement mieux formées que lui, il brigua la dernière. »
Pourtant, quel personnage complexe ! Il abandonne assez rapidement ses études pour les reprendre à la trentaine tout en continuant de travailler comme bagagiste à Orly. Il parvient ainsi jusqu’à l’internat de médecine ! Malheureusement, l’image déplorable qu’il projette volontairement – il fut proche de Guy Debord et a été très influencé par les thèses émises dans La société du spectacle – l’empêchera d’achever son doctorat, l’administration s’arcboutant devant un tel phénomène. Cet événement forme L’Affaire Mazeron, pierre angulaire de la vie du personnage, d’une teneur plus symbolique que tout ce que l’on peut imaginer.
Aujourd’hui, tantôt saoul, tantôt sobre, il vit une existence souvent misérable. Pourtant, il ne cesse de s’instruire, lisant pas mal et s’intéressant beaucoup aux langues orientales.
Pour tenter de rendre toute la complexité du personnage, que j’effleure à peine ici, les auteurs avancent en trois temps : une autobiographie inachevée de Michel Mazeron pour commencer ; une suite d’entretien pour continuer ; un film-documentaire pour conclure. Un portrait « sans concession » qui laisse le lecteur se faire son opinion.

J’ai moi-même eu l’occasion de me forger la mienne au cours des années. Je l’ai rencontré il y a plus de dix ans, avec mon oncle, Jean-Marie Apostolidès. C’était au commencement du projet, en tout cas de sa phase de réalisation. Nous étions allés le visiter à Auzances, dans un des taudis que nous apercevons dans le film. C’était sale, Michel était lucide, quoique sans doute imbibé. De quoi avons-nous parlé ? Aucune idée, mais je me souviens qu’il citait souvent des livres, parfois sans que je m’en rende compte – c’est mon oncle qui me le faisait alors remarquer. J’avais été impressionné par ce personnage, à l’apparence et à la vie de clochard, et qui était plus cultivé que je ne le serai peut-être jamais…
J’en ai un peu parlé autour de moi, et je sais que Michel Mazeron suscite surtout l’incompréhension et le malaise. Je crois qu’il est d’ailleurs le plus lucide d’entre nous sur ce point : « j’ennuie et mets mal à l’aise tout le monde qui doit ressentir toute l’inquiétante étrangeté du personnage. » Néanmoins, je suis touché par ce personnage, par ce qu’il dit et ce qu’il écrit. Il a seulement eu le malheur d’être un peu plus intelligent, et un peu plus sensible que la moyenne des humains.
Je ne peux pas m’empêcher de faire le lien avec une de mes lectures récentes, Comment je suis devenu stupide de Martin Page. Dans ce livre, le personnage est aussi d’une intelligence et d’une sensibilité supérieure, et trouve difficilement supportable le monde dans lequel il vit. Je crois que c’est le cas de Michel Mazeron, à cela près que ce dernier n’a pas cherché à être stupide, mais à être fou. Avec des résultats guère plus convaincants que le personnage de fiction.

Comme promis, je conclus cet article par une bande-annonce du film-documentaire. Je l’ai réalisé moi-même, et c’est donc une certaine interprétation du film que je livre en moins de trois minutes. Celui-ci m’a évoqué l’émission Striptease, et j’ai essayé de le rendre à travers ces quelques secondes de vidéos.

À cette heure, 11 Réponses à ce billet.

  1. Jean-Marie Apostolidès dit :

    Merci JBB pour ces lignes amicales que tu consacres à notre projet, maintenant achevé, qui était de dresser un portrait du « Docteur Mazeron ». Ce dernier n’est pas seulement un médecin, il se présente surtout comme un « docteur en rien », à l’instar de Omar, le personnage de « Shanghaï Gesture ». A travers notre héros (ou anti-héros), nous avons également tenté de tendre un miroir à la société contemporaine. Je veux dire (et je ne crois pas trahir ici la perspective de Bertrand Renaudineau, qui ajoutera son commentaire s’il le souhaite) que nous avons vu en Michel Mazeron non seulement un « fou » (aux multiples sens de ce mot) mais également un prophète, un homme capable de pressentir la direction que prend la société actuelle et de la maudire. C’est une part non négligeable de sa personnalité grand format : il nous indique où l’on va, et il ricane pour que nous en soyons effrayés, tout en nous vouant aux gémonies. Je terminerai sur une citation de Guy Debord, puisque Michel l’a bien connu et qu’il [Debord] demeure l’un de ses auteurs de référence : «Que l’on cesse de nous admirer comme si nous pouvions être supérieurs à notre temps ; et que l’époque se terrifie elle-même en s’admirant pour ce qu’elle est.»

    • jbb dit :

      De rien. Tu fais bien de le compléter par tes précisions et commentaires. J’ai essayé de faire court, car j’ai la conviction qu’un article de blog se doit de l’être pour être lu par le plus grand nombre. J’espère seulement parvenir à susciter la curiosité de quelques-uns.
      J’ai choisi l’angle du personnage, plutôt que celui de la portée générale du livre. Et même, malgré cette focalisation restrictive, il est difficile de résumer en quelques mots un homme – et donc ce livre-film – aussi complexe.

  2. Alex dit :

    Dans cet extrait vidéo (à 1’52 »), Michel Mazeron parodie le suicide de Debord (car c’est bien Guy Debord le « docteur en rien » et non Mazeron) en déclarant « Le mandat du ciel occidental est terminé. Rideau ! » avant de s’écrouler. Ce faisant, Mazeron fait pitoyablement le pitre devant une caméra complaisante et cela ne grandit pas les trois auteurs de ce livre-DVD…

    • jbb dit :

      Sur ce site, la parole est à qui veut la prendre. Merci de votre commentaire.

      Néanmoins, je me permets une remarque. Le but de Buvons (et a fortiori de l’extrait que vous évoquez) n’est, à mon avis, ni de glorifier Michel Mazeron, ni de ridiculiser Guy Debord. Ni même l’inverse. C’est le portrait d’un personnage, Michel Mazeron, en trois panneaux. Le fait est que Debord est une figure marquante dans sa vie, et cela parait logique qu’il soit évoqué à plusieurs reprises dans ce livre-film, même si ce n’est pas toujours de très bon goût pour tout le monde. Cela fait aussi partie du personnage. Les auteurs précisent d’ailleurs dans l’introduction qu’ils laissent les lecteurs se faire leur propre opinion de Michel Mazeron.

      Enfin, il me semble difficile de réduire l’intérêt de l’oeuvre ou le travail des auteurs à 15 secondes de vidéos, prise dans quelque chose de plus grand et plus complet.

  3. Alex dit :

    Bof, on se retrouve devant un raté qui voulait devenir docteur en médecine mais n’y a pas réussi et qui, maintenant, parce qu’en Mai 68 il a croisé le chemin de Guy Debord, veut être au moins supérieur à ce dernier dans l’échec : « Eh bien, je prétends , moi qui ai encore plus magnifiquement échoué que Guy Debord, avoir voulu tout ce qui m’est arrivé. C’est vraiment original. » (page 57)
    Mais comme le raté Mazeron est également un ambitieux, il veut lui aussi figurer dans le spectacle en publiant à compte d’auteur un livre-film, encouragé dans cette opération par Apostolidès et Renaudineau. Tout cela est assez pitoyable !

    • Vous êtes libres de ne pas aimer, bien sûr. Cela étant dit je ne peux m’empêcher de lire entre les lignes — la faute à votre ton trollesque, comme on dit sur internet – et de penser que vous avez quelque chose de personnel contre l’un des auteurs, qui est extérieur à ce simple livre-film. Ou alors, vous avez une relation très fanatique vis-à-vis de Guy Debord… Je peux me tromper, mais je commence à avoir une certaine habitude des comportements sur internet.

      Enfin, une précision. L’Harmattan, à ma connaissance (je n’ai pas demandé aux auteurs), ne publie pas à compte d’auteur, mais demande aux auteurs de renoncer à leurs droits sur un certain nombre d’exemplaire.

  4. Alex dit :

    Aucune inimitié personnelle ni fanatisme, seulement le sang un peu chaud !
    Je crois simplement que Debord mérite plus d’exactitude sinon d’honnêteté. Par exemple, lorsque Apostolidès dit plus haut que Mazeron a « bien connu » Debord, c’est inexact : dans les 8 volumes de la « Correspondance » de Debord, Mazeron n’apparaît que deux fois, dont une fois en mauvaise part en octobre 1968, soit quelques mois après l’avoir croisé… c’est tout dire !

  5. Mazeron dit :

    En tant que frère de Michel j’ai mal de le voir dans cet état. Etait-il bien utile de le filmer ainsi en train de boire et de se dégrader ainsi que de montrer son intérieur sordide et crasseux.
    L’équipe du film lui a t-elle aussi fourni la boisson quand il n’avait plus les moyens de s’en payer pour pouvoir continuer le tournage ?
    Rien que le titre du film n’a pas dû l’aider à se sortir de son alcoolisme mais au contraire l’y conforter.
    Je sais de quoi je parle, n’ayant jamais pas pu « Me Moquer du Reste » quand Michel devenait agressif en famille après avoir bu.
    Dominique Mazeron.

    • jbb dit :

      Dominique,

      Je te remercie de ton point de vue, que je comprends, et qui d’une certaine manière, est tout à ton honneur. Elle est normale, et humaine.

      Néanmoins, j’avais envie de te donner mon point de vue extérieur, Michel n’étant ni mon frère, ni un cousin que j’ai bien connu.

      D’une part, il ne faut pas oublier que Michel était consentant. Dans le cas contraire, il n’y aurait pu avoir de film. Et même s’il a ses moments d’égarement, je pense qu’il a encore les facultés intellectuelles de prendre ce genre de décision.

      D’autre part, dans le film comme dans cette bande annonce, il n’est pas continuellement ivre. L’alcool fait partie de la vie de Michel, ce serait tout aussi malhonnête de le cacher. Qui plus est, à la fin du film et dans ses bonus, on voit un Michel quelques mois après le tournage, qui semble particulièrement sobre et lucide. C’est vrai que le film s’intitule « Buvons, buvons, et moquons nous du reste », mais la seule qualité de Michel n’est pas de boire, heureusement. Le but de ce livre-film n’était pas l’alcoolisme (même si cela ne peut avoir qu’un effet dissuasif sur les gens qui le verront, à mon avis), mais plutôt la vie entière de Michel, qui tourne autour de ce qu’il appelle « l’affaire Mazeron ». Le titre vient d’une phrase de Michel, et n’est pas à prendre au premier degré, bien au contraire.

      Je crois aussi que le but de son cousin n’était pas de l’enfoncer, mais au contraire de lui donner un projet intellectuel auquel s’accrocher pour lui faire oublier l’alcool. Je ne sais pas si au bout du compte, cela a plus ou moins réussi.

  6. L'abbé ABB dit :

    Il est vrai que j’ai pu ressentir, moi qui suis extérieur à ses proches, quelque chose d’un peu équivoque dans ce film. Mais je n’y ai certainement pas vu un raté. Tout au contraire. Dans le miroir qu’il nous tend j’ai vu l’esprit combinard, les lâchetés, les compromissions auxquelles il faut consentir pour une existence souvent médiocre. J’ai vu aussi, mais en Mazeron cette fois, le génie auquel je n’ai pas accès et le lourd tribut certainement qu’il lui a fallu payer – et qu’il a fait supporter à d’autres – pour qu’il émerge et nous laisse entrevoir ce qui ne vient plus qu’exceptionnellement dans une époque d’un triste conformisme spectaculaire et marchand à laquelle Mazeron n’est pas pressé sa dépouille – et c’est tant mieux! -même si je considère, avec beaucoup de gravité, tout ceux dont le corps lâche ou qui attente à leurs jours. Si les suicides étaient retombés à presque rien au printemps de la révolution de 68, il y a sous l’ère, d’une « révolution » auto-proclamée, sur ordre et par bouffons interposés, la très opiniâtre « (contre) révolution» obtient ces chiffres qu’elles ne dénombre pas, ces victoires qu’elle ne clame pas puisque c’est là le commun, le déblayage d’une entreprise de nettoyage, « les travaux du soir » dont le recurage n’est pas immédiatement convoqué au tableau d’honneur, cet indispensable « travail de l’ombre » qui couronne plusieurs années d’exercice. Ce n’est certainement pas pour ceux-là,- « je ne connais pas le nom »-***, une révolution qui est à l’œuvre, mais son contraire : une marche funeste qui précipite les plus exposés, avant les autres, au tombeau qu’on promet d’ores et déjà à d’autres (NN).
    A ce titre le film et le livre de Mazeron me paraissent être exemplaires et notamment de « toute cette clandestinité de la vie privée sur laquelle on ne possède jamais que des documents dérisoires ». C’est dans cette optique que j’avais travaillé sur un journal qu’Irénée Lastelle devait publier. ça ne s’est pas fait, comme Mazeron chez Lastelle. Mon journal n’a jamais paru nulle part. Que le Mazeron ait obtenu meilleur sort, je ne peux que m’en réjouir au nom des livres, des films, des documents qui comptent véritablement.

Répondre


Attention : Les commentaires dont le nom/pseudonyme est trop anonyme (ex. : « anonyme » et ses déclinaisons) seront supprimés.