Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Je suis en retard, mais j’ai pris le temps de la réflexion (pour dire quelques bêtises, voir les notes en rouge dans le texte). Or je suis un lent, je l’ai toujours été. En retard pour quoi ? Il y a une quinzaine de jours, la publication dans et sur Le Monde du manifeste d’un collectif nommé « les 451 » a agité la blogosphère, côté livre numérique. J’ai lu depuis plusieurs points de vue, et j’ai trouvé que chacun avançait des arguments recevables. Un peu naïf, je ne peux m’empêcher de croire – comprendre d’espérer – qu’il s’agit d’un quiproquo.

Tout d’abord, une phrase a été reprise à tout va pour accompagner la nouvelle sur les sites de France et de Navarre : « Pour le collectif des 451, un ebook ne sera jamais un livre. » J’ai beau lire et relire le texte, je ne vois pas où cela est écrit. En fait, c’est bien écrit dans les notes du texte, qui ne figurent pas sur le site du Monde. On peut y lire le consternant : « Un ami paysan nous racontait  : ‘Avant, il y avait la tomate. Puis, ils ont fabriqué la tomate de merde. Et au lieu d’appeler la tomate de merde “tomate de merde”, ils l’ont appelée “tomate”, tandis que la tomate, celle qui avait un goût de tomate et qui était cultivée en tant que telle, est devenue “tomate bio”. À partir de là, c’était foutu.’ Aussi nous refusons d’emblée le terme de « livre numérique » :  un fichier de données informatiques téléchargées sur une tablette ne sera jamais un livre. » Mais il n’empêche : s’il n’y pas quiproquo, je préfère penser alors qu’il y a ignorance de leur part. Et manque de clarté, car s’il y a une chose que ce texte est, c’est peu clair et manquant d’argumentaire, de détails. Peut-être est-ce l’avis d’un membre plus audible que les autres, mais cela ne semble pas être suffisamment important pour figurer en toute lettre dans leur revendication.

Certes, ils déplorent en long, en large et en travers que nous soyons réduits en esclavages par l’informatique. On ne peut guère leur donner tort quand ils écrivent « Etourdis, nous tentons de rester dans le coup : on fait avec les logiciels, les commandes en ligne, les correcteurs automatiques, les délocalisations, l’avalanche de nouveautés creuses, les menaces des banques, la hausse des loyers et les numérisations sauvages. » Seulement le progrès n’a jamais voulu dire que tout allait mieux, mais que globalement, les choses s’arrangeaient. Le progrès apporte toujours son lot d’avantages et d’inconvénients. Prenons quelque chose d’aussi éloigné que possible du livre numérique : le frigo. Qui pourrait se passer de frigo aujourd’hui ? Pourtant, la fabrication d’un appareil, et ensuite son recyclage sont réellement problématiques. Avant d’être prisonnier de l’ordinateur, je pense que nous le sommes plus généralement de l’électroménager. On pourrait continuer ainsi ad vitam æternam. Ni eux ni nous (nous, les adeptes du numérique) ne pouvons prédire si l’évolution du marché sera bénéfique *. La grande question qui a toujours été, c’est : aurions-nous dû rester à l’âge de pierre ? Car, c’est bien connu, c’était mieux avant.

En fait, le passage le plus critique envers la littérature numérique pourrait être celuici : « Nous ne pouvons nous résoudre à réduire le livre et son contenu à un flux d’informations numériques et cliquables ad nauseam ; ce que nous produisons, partageons et vendons est avant tout un objet social, politique et poétique. Même dans son aspect le plus humble, de divertissement ou de plaisir, nous tenons à ce qu’il reste entouré d’humains. » Là encore, on ne peut cependant pas dire que ce soit très anti-numérique sur le principe. Je ne sais pas comment fonctionnent les autres éditeurs numériques, mais les ebooks de ma collection naissent également d’une rencontre. Il y a échange bien humain d’un bout à l’autre de la chaine. Les manuscrits sont lus, les auteurs sont contactés, il y a dialogue en vue d’améliorer le texte, et souvent même plus car affinités. On ne se contente pas de coder aveuglement tout ce que nous recevons.

J’aurais beaucoup de peine qu’on me dise que les textes que je défends et pour lesquels je travaille – je fais d’ailleurs partie de ceux qui « acceptent la précarité par passion » – ne sont pas des livres, pour la seule et unique raison que les mots qu’ils contiennent ne sont pas imprimés sur des feuilles de papier reliées entre elles. Et c’est là où je regrette le manque d’activité sur la toile de nos amis du collectif 451 : j’aurais sincèrement aimé avoir des explications, comprendre ce que la feuille imprimée changeait à l’affaire. Si l’un d’entre eux passe sur ce site, les commentaires lui sont tout ouverts.

C’est pour ces raisons que je reconnais une légitimité au manifeste des 451. Et je le réaffirme, tout en espérant sincèrement qu’ils soient ouverts au dialogue, et aient gardé malgré leur grand âge pour certains, de la curiosité, de l’ouverture d’esprit, et un peu d’honnêteté intellectuelle. On a le droit d’être inquiet de l’arrivée du livre numérique quand on aime le papier, et de réfléchir au meilleur moyen de conserver la liberté de choix du lecteur, mais ça n’excuse pas de dire n’importe quoi. Pour moi, il s’agit surtout de tenter d’alerter sur les dangers qui guettent l’économie du lire en général plutôt que celui du livre papier. De rester vigilant et critique.

On a plus en commun qu’on veut nous le faire croire. Il me semble qu’on défend tous le lire avant le livre, si l’on excepte quelques sombres personnages par trop cyniques. Si le numérique permet le retour (ou le maintien) des personnes âgées à la lecture, qui s’en plaindra ? Si le numérique permet justement d’assurer une « [diffusion] des idées ou des images susceptibles de décaler nos points de vue sur le monde », d’éviter que « la valeur d’un livre [devienne] fonction de ses chiffres de vente et non de son contenu », qui s’en plaindra ? Car le numérique peut apporter cela. Il apportera aussi son lot de catastrophe, c’est sûr. Le livre numérique n’est pas parfait, mais le livre papier ne l’est pas non plus. Je crois que le plus important est de garder à chacun la liberté de choisir. Et de respecter le travail, les croyances et les angoisses de chacun.

J’avoue en revanche ne pas comprendre ce qu’ils ont contre le cartable numérique au collège…

À cette heure, 9 Réponses à ce billet.

  1. Jean-François Gayrard dit :

    Billet intéressant mais quelque chose me dérange encore et toujours : arrêter de parler de livre, une fois encore au risque de me répéter, je n’ai jamais lu de livre de ma vu mais j’ai lu et je lis beaucoup de roman, d’essais, de romans d’aventure ou de science-fiction, etc. Le mot « livre » est utilisé à toutes les sauces mais tu oublies qu’avant tout il désigne un contenant et non le contenu. Je ne dis jamais lorsque je lis en numérique, que je le lis un iPad, un Kindle, un Kobo ?

    Parler de lecture numérique, parler du lire me semble plus judicieux que de parler de livre ou de ebooks parce que dans ce cas c’est toujours mettre en opposition du support qui ont pourtant la même fonction : la lecture.

    De toutes façons ce sera le prochain thème de mon essai à paraître en décembre sous le titre « Je ne prête pas mes livres mais je partage mes lectures, plaidoyer pour le lire ».

    • jbb dit :

      On est d’accord. D’où la première phrase de ma conclusion : « On a plus en commun qu’on veut nous le faire croire. Il me semble qu’on défend tous le lire avant le livre, si l’on excepte quelques sombres personnages par trop cyniques ».

      Et puis, qui a dit que le mot « livre » définissait un support ? Un livre, c’est le texte et tout le travail qu’il y a autour, plus qu’un objet. A mon sens en tout cas.

      • Jean-François Gayrard dit :

        Trop de gens utilisent encore le mot « livre » dans son sens premier. Or non, avec la lecture numérique, tu ne peux pas prétendre que tu lis un livre parce que ce mot est indubitablement lié à l’objet et non à son contenu. J’ai vraiment, vraiment du mal à faire passer ce message, vraiment, c’est pas gagné.

  2. Tendre la main… C’était aussi ma proposition dans mon post sur ce sujet il y a quelques jours :
    http://ple-consulting.blogspot.fr/2012/09/semaine-3652-appel-des-451-mais-combien.html

  3. Thomas Galley dit :

    Bel article. J’aime cette approche conciliatrice. Quant à l’attitude des 451 à propos des données informatiques qu’ils refusent de considérer comme un livre, c’est dans la note 3 du texte.

  4. Pit dit :

    Hello,
    L’appel parle aussi des misérables conditions faites aux travailleurs de l’édition (malheureusement ils ne parlent pas des auteurs… c’est triste et symptomatique), personnel sous payé (stagiaires et salariés), alors même que l’édition rapporte.
    Ensuite je suis gêné par « Même dans son aspect le plus humble, de divertissement ou de plaisir, nous tenons à ce qu’il reste entouré d’humains »
    En quoi le plaisir est-il humble ? Il y a une sorte de mépris bienveillant pour le plaisir, et pour l’entertainment (et donc le genre), et ça m’agace. Le plaisir c’est du grand art.
    Plus tard, Nadeau a précisé des points. Il a modéré et expliqué à propos du numérique.
    Et sinon je partage ton point de vue.
    Mais bon sang, si je trouve ça normal que les salariés de l’édition soient bien payés, je pense que les auteurs aussi. A l’enseigne de l’injustice il n’y a pas de différence entre auteurs, stagiaires, salariés.

    • jbb dit :

      Oui, il y a de toute manière du vrai et du faux dans cet article. Comme je le précise dans les commentaires en rouge ajoutés depuis ta lecture (je pense, j’éditais pendant que tu postais ton commentaire), ce que je regrette le plus, c’est que le texte est un peu superficiel dans son traitement, manque de détails. C’est pour cela que plus d’un passage fait débat, comme tu le soulignes.
      Ah le plaisir… Je ne préfère même pas aborder le sujet ici 🙂

  5. […] le mot libation. La vinasse rend libre. Alain Nadaud : Ivre de livres, chez Balland. Et donc, oui, Jean-Baptiste, le livre est très officiellement un […]

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