Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Il y a longtemps, j’avais lu quelque part – vous apprécierez la précision de cette entrée en matière – qu’une blague récurrente dans le milieu du cinéma est d’intituler temporairement un film « sans tambour ni trompette » tant que l’on n’a pas décidé quel serait le titre définitif. Il semblerait que cela vienne de Sacha Guitry. Pour « sans plan ni boussole », c’est un peu la même logique : je n’ai aucune foutue idée de titre pour ce billet, qui est un melting-pot de réflexions personnelles sur l’édition, l’autoédition, le papier, le numérique, l’écriture, l’avenir et les chemins que je dois emprunter.

Édition ou autoédition ? Première pierre d’achoppement. Je penche sans cesse vers l’une ou vers l’autre, en fonction des jours et de mon humeur. Les deux m’attirent. Pour l’autoédition, il y a la maîtrise de l’oeuvre de A à Z ; le défi technique et technophile de réaliser un travail professionnel autant sur le texte, la couverture, que les fichiers ; l’aventure ; la satisfaction et le bénéfice financier si cela fonctionne. Pour l’édition, il y a le point de vue de l’éditeur sur le texte ; la force commerciale de la maison ; le temps gagné sur certains aspects pas toujours captivants ou difficilement maîtrisables ; la visibilité. Tout est important, tout est passionnant. Je serai le dernier à dénigrer le travail d’un éditeur, mais le créatif ne peut pas s’empêcher d’être excité à l’idée de réaliser son oeuvre de A à Z. Mais tous les éditeurs ne se valent pas, comme tous les auteurs ne sont pas capables de mener un projet d’autoédition correctement. Comment savoir où je me situe ? J’ai souvent eu l’impression d’avoir le cul entre deux chaises, en voilà un nouvel exemple.

Papier ou numérique ? Je me pose la question, mais peut-être pas comme vous l’imaginez. Comme lecteur, je n’ai aucun doute : je préfère le support numérique, de plus en plus, et de loin. Cependant, mon ami, mon voisin ont le droit de mieux aimer le papier. Il faut arrêter d’opposer les lecteurs entre eux, c’est stérile et contre-productif. Aussi, en tant qu’auteur, que dois-je privilégier ? Ou comment ne privilégier ni l’un ni l’autre ? Si je fais le pari que le numérique va prendre le pas sur le papier, et que je recherche un éditeur numérique, alors je me mets à dos les éditeurs traditionnels. Si je suis pragmatique et me dis que le papier est encore majoritaire, et que je m’efforce de trouver un éditeur traditionnel, j’ai peu de chance d’avoir une version numérique correspondant à mes exigences (bien codé, sans DRM, à bas prix). L’autoédition me permettrait d’avoir les deux, mais vendre des livres papier uniquement par internet me semble une tâche ardue pour qui n’est pas déjà un vendeur de best-sellers. J’ai néanmoins conscience qu’avoir un éditeur papier ne veut pas dire vendre des livres. Et il vaut mieux un bon éditeur numérique qu’un mauvais éditeur papier.

Édition ou écriture ? Je l’ai déjà dit plusieurs fois sur ce blog : j’ai vraiment apprécié mon expérience en tant que responsable de la collection « noir c’est noir » des éditions Numériklivres. Lire des manuscrits, les sélectionner, discuter avec les auteurs pour essayer de tirer le meilleur de leur histoire, débattre de la couverture et du titre, réfléchir à l’ebook design, en faire la promo, ce n’était pas facile mais vraiment très sympa. Je me dis également qu’il me sera sans doute plus aisé de vivre un jour d’une activité d’éditeur et d’auteur, que de simple auteur. Cependant, l’activité d’édition est très chronophage, et à l’heure actuelle, guère rémunératrice en numérique, encore moins que celle d’auteur peut-être. Et le temps passé à participer à l’édition d’un livre est autant de temps qui n’est pas passé à écrire ses propres histoires. Pendant dix mois chez Numériklivres, je n’ai écrit que le premier jet d’un roman de 25 000 mots. C’est trop peu à mon goût. J’ai été à deux doigts de développer un sentiment de jalousie à l’égard des auteurs dont je m’occupais… J’aurais parfois eu envie d’être à leur place. Cela étant dit, j’ai fait de belles rencontres, et je n’ai jamais regretté le temps passé sur un manuscrit.

En conclusion ! J’ai bien conscience que ce sont toutes des questions de choix. De vie, de priorité, de préférence, de croyance. Mais que c’est dur, dans le contexte actuel, dans ce qui semble être un des bouleversements les plus importants de la littérature. Il n’y a pas de réponses toutes faites, et sans doute pas de bonnes réponses. La meilleure attitude consiste certainement à rester à l’écoute et l’esprit ouvert.

À cette heure, 11 Réponses à ce billet.

  1. Tipram Poivre dit :

    Merci, Jean-Basile, pour cet article qui pousse à cogiter.

    Oui, Il est souvent difficile de se décider, car comme vous l’avez très bien formulé, « il vaut mieux un bon éditeur numérique qu’un mauvais éditeur papier ». J’en ai eu quelques exemples. Un ami journaliste avait écrit la biographie d’un footballeur très célèbre pour une éditrice traditionnelle ayant pignon sur rue. Mais les attachés de presse n’ont pas rempli son rôle, et pour une importante séance de signature, l’auteur a dû aller lui-même chercher les livres… La promotion a été satisfaisante les premiers jours, mais ensuite, c’est l’auteur et le footballeur qui s’en sont occupés. Cette anecdote remonte à 2004 ou 2005.
    Plus récemment, un autre éditeur, traditionnel et établi, m’a dit que son budget relecture était très maigre et que, si j’estimais qu’une relecture était insuffisante pour traquer toutes les coquilles, je devais les corriger moi-même…

    Ce que je relate ne signifie évidemment pas que tous les éditeurs papier manquent de sérieux. La question d’opter pour le numérique ou le papier reste entière. Peut-être François Bon, avec son entreprise à la fois numérique et papier, a-t-il trouvé une solution idéale.

    Comme vous, je reste à l’écoute, l’esprit ouvert, car je suis convaincue que nous sommes en train de vivre une phase majeure pour la dissémination du savoir en général et pour la littérature en particulier.

    Cependant, quel que soit le support choisi, l’essentiel est, à mon humble avis, la passion, la motivation et le sérieux de la personne concernée. Dans un monde où la technique occupe une place de plus en plus prépondérante, je me réjouis de constater que rien ne remplace les qualités humaines.

    Tipram Poivre

    PS hors sujet : les auteurs dont vous vous êtes occupé pendant votre intermède Numeriklivres avaient bien de la chance !
    Si vous vous lancez dans l’édition, ne manquez pas de me le faire savoir.

    • jbb dit :

      Tipram, merci encore une fois de nous faire profiter de votre expérience personnelle. Quel monde étrange que celui de l’édition ! Il a ses défenseurs, ses détracteurs, et jamais les mêmes raisons d’être dans un camp ou dans l’autre.

  2. Chris dit :

    J’aime beaucoup l’honnêteté et la sincérité de ton billet ! Je suis auto-éditée et éditée en numérique. L’un n’empêche pas l’autre et les deux expériences permettent de mieux s’assumer en tant qu’auteur. Ce que je peux dire de mon expérience c’est qu’à ce jour un éditeur ne vend pas necessairement plus d’exemplaires de ton livre que si tu l’auto-publies. le marché en France = 2% des ventes de livre en est responsable et aussi le genre de littérature que tu écris ! La littérature de genre et le roman se vendent mieux que la nouvelle et la litttérature générale ! Je crois que tu devrais te lancer, si tu le fais, tout te paraitra plus clair. C’est une aventure passionnante, on apprend beaucoup sur soi. Bonne chance et si tu as des questions n’hésite pas !

    • jbb dit :

      Merci Chris pour ton commentaire.

      Je sais que l’un n’empêche pas l’autre 😉 L’an dernier, j’ai d’ailleurs autopublié une nouvelle, mais je l’ai retiré depuis : il y avait trop de coquilles, et elle va peut-être faire l’objet d’une réédition dans les semaines à venir. Je m’étais trop pressé, et j’aurais dû davantage rechercher l’opinion de personnes extérieures (pourtant, elle avait été relue et commentée par deux personnes hors familles et amis, dont un éditeur numérique). Je me dis parfois que je ne suis pas mûr pour l’autoédition, et j’ai peur que de ne pas me confronter à l’avis d’un éditeur nuise à ma progression.

  3. Je lis fréquemment tes billets, mais n’interviens pas… Sauf aujourd’hui (car ce billet me semble charnière) !

    Un, parce que j’apprends que tu quittes ta position de dir. coll. chez Numérikli(v)re : je crois que tous les auteurs qui « tentent » de se donner les moyens de poursuivre (en tant qu’auteur, donc) passent par des étapes de la sorte (à moins d’être rentier, bien sûr) ; celles qui consistent à aller d’ajustement en ajustement vers ce qui nous est essentiel à l’instant « t ».

    Deux, parce que j’ai aussi traversé ce questionnement : s’en remettre aux éditeurs ou le devenir soi-même (pour soi-même et ceux en lesquels on croit, je veux dire – ce qui est légèrement différent de l’autoédition brute) ?

    Trois, parce que j’ai presque envie de t’apporter cette réflexion : peut-être que la réponse au point deux est dans le point un. La plupart des auteurs qui ont de la route (en terme de publications, d’intensité ou de durée à tenter de publier – tout marque, tout reste et forge) peuvent aujourd’hui être éditeur (seul ou en agglutinant les compétences autour de soi)… Mais il ne faut pas oublier une chose : tout comme créer, ça ne peut pas être un hobby. C’est une vraie activité pro, qui va prendre du temps (tu viens de le vivre), de l’énergie, de l’argent et infléchir irrémédiablement la trajectoire vers autre chose qu’être « juste » auteur. De même que lorsque je choisis d’être auteur logiciel plutôt que de créer une start-up avec une équipe (les sujets auxquels je m’attaque le permettraient), c’est parce que j’essaie de trouver le juste milieu qui me permettra de continuer à « être » auteur littéraire ; sans perdre le contrôle de mon temps, sans que la machine ne m’échappe à m’expédier sur une autre route que celle qui m’habite (qui pourrait, qui est tout aussi passionnante par ailleurs – je l’ai déjà vécu -, mais sur laquelle je peux mettre une croix sur la littérature). Enfin, bref, ce n’est qu’un feedback perso que j’avais envie de t’envoyer (comme une énergie positive ; tout sert un jour, même si le discernement est difficile le nez sur le présent).

    Et en te souhaitant bon rebond (en amplitude et en direction)…

    Eric ¤

    • jbb dit :

      Merci Éric, d’une part pour lire fréquemment mes billets, et d’autre part pour avoir choisi d’intervenir aujourd’hui.

      En effet, j’ai quitté Numériklivres il y a un mois environ. Je n’en ai pas fait des tonnes (simplement un billet d’explication sur ce blog – l’avant-dernier à la date d’aujourd’hui –, repris sur mon compte Facebook et Twitter), mais je ne pensais pas que cela t’avait échappé.

      Ta réaction apporte de l’eau au moulin de ma réflexion, c’est très intéressant d’avoir l’avis d’autres auteurs, avec d’autres backgrounds, mais avec qui je partage néanmoins certains points communs.

      Je ne pense pas que je veuille être « juste auteur », je suis trop curieux pour ça. Mais je veux être aussi auteur. Certains éditeurs délaissent leur activité d’auteurs par choix, mais je ne pourrais pas, j’ai trop cela dans le sang, et l’édition ne suffit pas à me satisfaire.

      L’important, je crois, c’est que j’ai l’impression d’avancer. Depuis un an, c’est constant, et ça fait du bien, malgré les frustrations et les contrariétés.

      • J’ai cherché le bouton « j’aime ». Je viens aussi d’aller voir ce billet du 11/10 que j’avais effectivement « zappé ». Suivre et écouter sa nature propre est bien le fin mot de l’histoire, oui ! Et ne pas oublier de cultiver ce qui nous rend heureux :o)

  4. «Si je fais le pari que le numérique va prendre le pas sur le papier, et que je recherche un éditeur numérique, alors je me mets à dos les éditeurs traditionnels. Si je suis pragmatique et me dis que le papier est encore majoritaire…» écris-tu.
    Si je me réfère à ce qui s’est passé pour toutes les nouvelles technologies depuis le poste à galène, je m’aperçois qu’au bout d’un certain temps, la nouvelle a pris sa place et déterminé son créneau sans pour autant éliminer la précédente qui s’est repositionnée sur un autre créneau, parfois plus étroit et spécialisé, mais n’a pas disparu ! Alors je parie qu’il en sera de même pour les éditions numériques et papier qui vont cheminer en parallèle un certain temps et la suite déterminera l’espace de chacune.

    • jbb dit :

      Merci pour ton commentaire, Monique. Je partage ton avis. Le seul demi-doute que l’on peut avoir, c’est : le livre numérique va-t-il remporter le succès que l’on croit ? Je suis tenté de dire que oui, mais ne manque-t-on pas de recul ?

  5. Pit dit :

    Hello,
    ne pas choisir c’est un choix et un choix fructueux
    on peut être publié par une maison traditionnelle et auto-publier aussi certains de ses textes
    ne pas hésiter à tout prendre
    c’est une belle époque pour les artistes

    et si certains ne veulent lire que des livres papier, et si certains ne lisent que des livres numériques, pourquoi pas, on fait comme on peut, comme on veut. Il y a tellement de richesses.

    • Merci Pit.

      Je comprends ton point de vue, et je le partage. Reste des questions pour les jeunes auteurs. Le bruit court parfois qu’une publication en numérique serait un frein à une publication papier. Idem pour l’autoédition. Dans le meilleur des cas, ça ne compterait pas, et ce serait souvent mal vu d’un éditeur traditionnel.

      Mais peut-être est-ce un épouvantail que certains ont agité pour freiner le numérique ?

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