Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Je viens de terminer Le Petit éloge des séries TV de Martin Winckler, et plutôt que de vous faire subir coup sur coup deux critiques dithyrambiques de livres d’un même auteur, je me suis dit qu’il serait plus intéressant de vous faire part de ce que m’inspire ce second ouvrage.

J’aime profondément mon pays. C’est un beau pays – au sens « physique » du terme –, et pour ne rien gâcher, il possède un patrimoine culturel qui n’a rien à envier à quelque autre nation que ce soit. Mais c’est un peu aussi là que le bât blesse. Il y a une chose qui m’énerve profondément, c’est tout ce que nous excusons ou nous nous permettons au nom de l’exception culturelle. On se permet de dire aux autres pays ce qu’ils doivent penser ou faire, de les montrer du doigt pour les efforts qu’on ne fait pas, de leur dire à qui ils doivent ou non faire la guerre et pourquoi, de critiquer leur manière de contrôler l’information, de les accuser même parfois d’être rétrograde – c’est le pompon à mon avis. On s’autorise à se dire plus européen que l’Europe tout en traînant des pieds pour transposer des lois quand ce que demande Bruxelles ne nous convient pas. Parce que vous comprenez, nous Français, on est un peu plus malin que les autres, et ce qui s’applique ailleurs ne saurait s’appliquer à la France.

Et pendant ce temps-là, on censure à tout va, mais ce n’est pas grave.

Comment ça, dites-vous, on censure ? Encore un adepte de la théorie du complot, m’accusez-vous ! Alors, laissez-moi vous entretenir du sort qu’on fait subir à la fiction en France.

La fiction, et principalement la fiction télévisée, est victime de deux mauvais traitements dans notre pays : la volonté de produire de la merde, et celle de dauber la fiction étrangère.

Concernant le premier élément, les faits parlent d’eux-mêmes. Il n’y a qu’à voir la pauvreté des productions françaises, exception faite de certaines séries très courtes (ex. : Kamelott). C’est d’une rare bêtise, souvent mal jouée, peu crédible. Les séries américaines ont généralement plus de moyens, mais pas toujours, et rarement dans des proportions démentielles. On n’a pas de bons scénaristes en France ? Peu crédible. Alors pourquoi ? Une réflexion très intéressante a été menée à ce sujet dans ce rapport d’étudiant. Je pense à titre personnel qu’on ne laisse surtout pas les créatifs faire leur boulot tranquillement, on refuse de prendre des risques et on saupoudre cela d’arrogance. C’est à mon sens une première forme de censure.

Venons au massacre systématique que nous faisons subir aux séries étrangères, principalement américaines, et qui leur a longtemps valu la réputation d’être idiotes (c’est un peu moins vrai aujourd’hui, car la VOST gagne de plus en plus de terrain auprès des amateurs de séries).

Prenons l’exemple de Buffy contre les vampires. S’il est une série ou la VF a maltraité l’originale, c’est bien elle. Je pense notamment à un passage où Drusilla dit à Spike, de mémoire : « Rentrons à la maison, nous ferons une fête avec des serpentins et des cotillons ». Ça, c’est en VO. En VF, ça donne : « Rentrons à la maison, nous ferons une fête où il y aurait des vierges que je pourrai enchaîner ». What The Fuck ? comme dirait l’autre. Cet exemple est juste ridicule, le plus grave reste à venir.

Parlons notamment du traitement réservé au thème de l’homosexualité. Dans Starsky et Hutch, il existe un épisode où toute référence à l’homosexualité d’un des personnages a été gommée en VF. Dans Dynasty, Steven n’est plus gay, mais… malade ! Et pour revenir à Buffy, lors de la première évocation de l’homosexualité de Willow en VO, celle-ci dit à propos de son double vampire qu’elle a des « mœurs douteuses »… Enfin, encore plus récemment, on ne peut que s’attrister du doublage de Scotty dans Brother & Sisters : alors que l’acteur a une voix tout à fait virile, le choix et l’interprétation du doubleur semble dire « n’oubliez pas, ce personnage est gay ! ». Pathétique.

Mais l’homosexualité n’est pas la seule « victime ». Dans un épisode de Dr House, le bon médecin prescrit à un malade de l’intestin de fumer deux cigarettes par jour, car la nicotine calme les spasmes du colon ; le patient s’inquiète alors de la dépendance à cette substance. Dans la VF, House prescrit… deux bols de riz complet ! Et le patient de s’alarmer de la dépendance à ce dangereux aliment. Affligeant.

Avec une bonne dose de mauvaise foi, on pourrait en quelque sorte qualifier ces « défauts de traduction » de « censure par omission », mais que penser du traitement subi par le téléfilm Hitler, la naissance du mal, qui a été amputée de 47 minutes, soit le quart de sa durée totale ! TF1 a dit en substance que le public n’aurait pas pu comprendre certaines scènes. Ces, pardonnez-moi l’expression, gros crétins d’Américains en avaient été jugés capables, mais nous français, dignes héritiers du Siècle des lumières, non.

Tout cela est très rassurant, vous ne trouvez pas ? Cela se passe aujourd’hui en France.

Nous pourrions continuer ainsi longtemps, très longtemps… Je n’ai pas évoqué par exemple le doublage calamiteux de Dexter, où le personnage de Debra, qui jure comme un chartier et dit « fuck » tous les deux mots en VO, parle presque comme ma grand-mère en VF.

Je précise pour terminer que Le Petit éloge des séries TV ne se contente bien entendu pas de dénoncer la censure pratiquée par la télévision française, loin de là, mais c’est une des idées abordées qui ne cesse de me choquer et de m’exaspérer. J’espère que je ne suis pas le seul, car ce serait vraiment triste et inquiétant.

N.B. Les exemples évoqués dans ce billet sont tirés à la fois du livre de Martin Winckler et de mon expérience personnelle.

 

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À cette heure, 2 Réponses à ce billet.

  1. Euphemia dit :

    Il faut voir aussi que nous, français, sommes trop « snobs » pour de la fiction de bas étage, car il faut voir que pour beaucoup, les séries télé, c’est « de base » de la merde.
    Je travaille sur la fiction populaire, ça tu le sais et notamment sur la fantasie (limite le « pire » de la fiction populaire, autant le policier s’est acquis une réputation, autant la SF, c’est être visionnaire, c’est parler de notre société et des évolutions, autant la fantasie c’est juste s’évader dans le monde des gentils nelfes avec des grandes oreilles, c’est ne pas vouloir voir la vie en face). Donc autant dire que ce mépris pour le populaire (parce que « nous », on est trop bien pour du populaire), ca me gave aussi.

    Surtout que si au final, le populaire est aussi populaire, aussi lu / regardé / joué, c’est bien qu’il doit y avoir dedans quelque chose qui nous attire, qui nous parle…

    Bref, perso je sais que je veux orienter mes recherches vers ce populaire si dénigré et je regrette aussi cette situation snobinarde.
    En tout cas merci pour cet article qui me donne envie de lire un peu de choses par Martin WInckler. J’étais tombée sur son ouvrage consacré aux comics (passionnant!), j’ai son livre sur la philosophie dans les séries qui m’attend sur les étagères de ma bibliothèque, son petit eloge des séries télé me tente bien maintenant ^^

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Merci Euphemia pour ton commentaire. Je suis absolument et complètement d’accord avec toi ! Faire du populaire, c’est beaucoup plus difficile que ce que l’on croit, et sans doute plus compliqué que de faire du compliqué. Les meilleurs auteurs font du compliqué qui a l’air simple, et les plus mauvais du compliqué qui a l’air compliqué.

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