Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

L’éditeur. Cela pourrait presque être le titre d’un roman d’horreur, et je suis certain qu’il se vendrait comme des petits pains, rien que grâce à son titre (et à une couverture de Roxane Lecomte, of course). Le métier d’éditeur alimente en effet les fantasmes et nourrit les critiques de tous ceux qui s’intéressent de près ou de loin à la littérature. Parfois à tort, parfois à raison. J’aimerais donner mon avis d’auteur et de lecteur sur cette activité à la fois convoitée et haïe, encensée et vilipendée.

Il y a une croyance très répandue, à laquelle je n’apporte aucun crédit, c’est celle que les éditeurs ne lisent pas les manuscrits qu’ils reçoivent par La Poste ou par mail, qu’ils se contentent d’éditer les textes des copains. Je crois au contraire qu’ils perdent beaucoup de temps, pour une rentabilité très inférieure à n’importe quelle autre entreprise. Si l’on lit attentivement les interviews d’auteurs qui rencontrent aujourd’hui du succès, on se rend compte que l’immense majorité d’entre eux ont été découverts par ce moyen, qu’ils ont reçu souvent plusieurs dizaines de lettres de refus avant d’avoir un manuscrit accepté. Seulement, pour beaucoup d’auteurs, il est plus facile de remettre en question l’intégrité d’une tierce personne que de mettre son ego de côté, et de se dire que son texte n’est peut-être pas publiable.

Je ne dis pas, bien entendu, que les éditeurs lisent in extenso chaque manuscrit qu’ils reçoivent ! Mais celui qui attend qu’un éditeur s’y oblige n’a jamais lu le (mauvais) manuscrit d’un autre… D’une part, un mauvais manuscrit se détecte très rapidement, et d’autre part, lire un mauvais manuscrit de bout en bout relève de la torture. Sans doute les auteurs ne se rendent pas compte de la qualité des textes reçus quotidiennement ; d’ailleurs peu se montrent respectueux du travail des comités de lecture. Sinon, comment expliquer qu’un éditeur reçoive autant de manuscrits correspondants à des genres qu’il ne publie pas, de textes bourrés de faute d’orthographe ou ne respectant pas les règles de mise en page les plus élémentaires (et je ne parle même pas des demandes spécifiques, pourtant très clairement indiquées sur le site de l’éditeur) ? J’ai remarqué que les auteurs qui se plaignent de l’agissement des éditeurs sont souvent ceux qui ne respectent justement pas les règles. Pour ma part, suivre les règles, j’appelle ça être un auteur professionnel – je sais, professionnel et auteur sont deux mots qui ont du mal à être associés dans le cerveau de certains.

Cela étant dit, l’éditeur n’est pas non plus exempt de faiblesses.

D’abord, il n’est pas infaillible. Tous les éditeurs ont loupé ou louperont un jour l’auteur de demain. C’est une question de subjectivité, de goût personnel. C’est dommageable pour lui, d’un point de vue financier, mais le succès d’un écrivain vient, me semble-t-il, de l’alchimie entre celui-ci et son éditeur, et il est probable que Marc Lévy n’ait pas rencontre le même succès aux Éditions de Minuit…

Ensuite, l’éditeur est aussi parfois un chef d’entreprise, ce qui l’amène d’une part à analyser ses choix au travers du prisme de la rentabilité et d’autre part à rogner sur des postes importants. Je pense notamment à la correction et à l’impression/codage ePub, malmenées de nos jours.

Enfin, il est angoissé et résistant au changement de ses petites habitudes. Il a peur que les autoédités lui volent son boulot, et que demain, le nouveau Guillaume Musso ne se publie lui-même. Mais les auteurs capables de publier eux-mêmes un livre professionnel sont extrêmement rares. Plus le temps passe et plus j’ai du mal à envisager qu’on puisse à la fois avoir le recul nécessaire pour donner le meilleur de son texte et la capacité de faire seul le travail de plusieurs. Je crains que ce soit un miroir aux alouettes. Il a aussi peur que la vague des autoédités ne dégoûte les gens de la lecture. Or, il devrait plutôt se réjouir ! Un lecteur ne va pas s’arrêter de lire parce qu’il est tombé sur un mauvais texte… Il va plutôt se réfugier dans les valeurs sûres, et se rapprocher des maisons d’édition, faire davantage attention aux catalogues de celles qu’ils apprécient. Ceux qui devraient avoir peur de l’autoédition, ce sont les autoédités eux-mêmes ! Car les auteurs compétents risquent de payer l’amateurisme des autres, bien plus nombreux, et devoir renoncer à leur liberté à contrecœur.

L’éditeur est un homme comme les autres, mais ce n’est pas le démon incarné dans un accoucheur de papier imprimé. Il a ses forces et ses faiblesses, il y en a des bons et des mauvais, mais il est surtout méconnu. D’aucuns me diront que les éditeurs méconnaissent aussi parfois le travail des auteurs, et ne se montrent pas très respectueux de leurs susceptibilités (réponses tardives ou absence de réponse, manqué de communication, etc.). C’est vrai, mais ce sont avant tout et dans leur immense majorité des amoureux de la littérature, et la plupart s’efforcent de s’améliorer – on s’en rend généralement compte en suivant leur travail sur la durée.

Être éditeur est donc un métier aussi respectable que celui d’écrivain, et chacun d’entre eux a tout à gagner à la fréquentation de l’autre. J’avais envie de le dire, en cette période de transition pour la littérature, un peu étrange, où l’on entend tout et n’importe quoi.

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À cette heure, 4 Réponses à ce billet.

  1. Martin dit :

    Je suis bien d’accord avec toi.

  2. Dominique dit :

    Plein de bon sens.

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