Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Couverture des Carnets de routeAu départ, je ne suis pas un fan de François Busnel. Si vous me permettez l’expression, je le trouvais trop « intellectuellement franchouillard ». Je ne voulais pas dire par là qu’il manquait d’intelligence, bien sûr, mais qu’il était trop convenu. Le magazine Lire, dont il est le rédacteur en chef et que je feuillette tous les mois, manque cruellement d’audace. Ce n’est pas ça qui va donner envie de lire aux nouvelles générations ; c’est trop suranné, trop classique (dans le sens « qui est enseigné dans des classes », dixit Larousse), pas assez rock’ n roll. De la littérature, j’aime tous les genres, et il en manque : le polar est discret, si on excepte le Hors-Série annuel, et l’imaginaire* est aux abonnés absents. Il y a trop de photos fournies par des éditeurs adeptes des 8 astuces pour réussir une mauvaise photo d’écrivainLa Grande Librairie, c’est à peine mieux. Trop d’écrivains – souvent français – qui s’écoutent parler, et qui attendent de Busnel qu’il leur pose des questions apparemment intelligentes. C’est de la putain de branlette intellectuelle, la plupart du temps ! Heureusement qu’il y a parfois des auteurs comme Bret Easton Ellis pour le faire comprendre avec le sourire.

Tout ça pour vous dire dans quel état d’esprit j’ai attaqué ses Carnets de route.

Les Carnets de routes de François Busnel sont une série documentaire de 8 épisodes d’une heure, « un voyage unique à travers les États-Unis à la rencontre des plus grands écrivains américains ». C’est ainsi qu’est sous-titré le coffret DVD, sorti le 4 décembre 2012 – trop tard à mon avis, et sans la promotion qu’il méritait pour en faire un best-seller de Noël. Je dois bien avouer qu’il n’y a pas de mensonges sur l’emballage.
C’est « un voyage », car cette série réussit l’exploit de nous donner à la fois envie de lire et de voyager. Les épisodes sont scénarisés dans ce but. Les paysages sont magnifiques. On a vraiment l’impression de traverser les États-Unis d’est en ouest avec Busnel.
C’est « unique », car il n’y a en effet jamais eu de série documentaire de cette qualité sur les écrivains américains, ni même peut-être sur les écrivains français.
Il s’agit réellement d’« une rencontre [avec] les plus grands écrivains américains », car ils sont presque tous là : Paul Auster, Jonathan Franzen, Philip Roth, Toni Morrison, Douglas Kennedy, Jim Harrison, Anne Rice, James Ellroy, pour n’en citer quelques-uns. OK, certains me diront qu’il en manque encore, parmi les plus gros vendeurs de livres de tous les temps : Stephen King, Dan Brown ou encore John Grisham. Mais je pense que la sélection de ces Carnets de route a déjà de quoi contenter pas mal de monde, et faire des envieux.

Les émissions, en elles-mêmes, sont déjà très réussies, mais le coffret DVD apporte une valeur ajoutée indéniable : des bonus qui ne sont pas simplement là pour faire joli. Pour 8 heures d’émission, il y en a plus de douze heures. Les entretiens dans leur intégralité, d’autres auteurs qui n’ont pas pu trouver leur place dans le temps imparti et qu’il a fallu couper au montage (à contrecœur je suppose), des extraits ou émissions spéciales de la Grande Librairie, etc. On a le sentiment que l’équipe de Rosebud Production a pris du plaisir à élaborer cette édition DVD, et est heureuse de pouvoir nous présenter leur travail dans son intégralité.

Les Carnets de route m’ont rendu accessible certains auteurs, que je jugeais peut-être trop intellectuel, hors de ma portée. Paul Auster, par exemple, dont je pressens en fait qu’il a une sensibilité proche de la mienne, dont les mots et la simplicité me touchent. J’imaginais aussi Philip Roth plus sérieux et froid qu’il ne semble être en réalité. Ma liste d’envies lectures s’est diablement allongée.

Après vingt heures de vidéos, une conclusion s’impose : François Busnel doit être un schizophrène d’un genre nouveau. Qu’on regarde la Grande Librairie, qu’on écoute Le Grand Entretien ou qu’on visionne Les Carnets de route, on n’a pas l’impression que c’est la même personne qui présente l’émission. J’ai déjà dit ce que je pensais de la première. Dans la seconde, ça dépend de ses invités, on penche soit vers la première soit vers la troisième. Et dans la troisième, donc, on découvre un Busnel vrai fan de littérature américaine, qui se lâche, et qui pose des questions plus « simples », plus « pragmatiques », peut-être parfois plus « bateaux », mais qui ont finalement plus de sens et ouvrent sur davantage de réflexions qu’on pourrait le croire…

Lors de sa rencontre avec Rick Moody, François Busnel dit qu’il est journaliste, pas écrivain. J’ai du mal à croire qu’il ne veuille pas se frotter à l’écriture… Qu’importe, c’est son jardin secret. Quoi qu’il en soit, ses Carnets de route méritent autant sinon plus le qualificatif d’œuvre littéraire que bien des livres publiés chaque année.

* SFFF : Science-Fiction, Fantastique, Fantasy

À cette heure, 2 Réponses à ce billet.

  1. Eric Calatraba dit :

    Bon, ben là, j’ai plus qu’à acheter les DVD

    • Jean-Basile Boutak dit :

      J’en suis désolé, mais oui 🙂 Cela dit, le prix est tout à fait honnête (45 € environ) par rapport à la quantité et la qualité du contenu.

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