Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Couverture « Cher moi »

Il y a quelques jours, j’ai participé au projet « Cher moi » initié par Jérémy Semet, auteur notamment de Cosmic Karma chez Walrus. Comme l’écrit Jérémy lui-même, « l’idée est simple en apparence : qu’écririez-vous au jeune ado que vous étiez à 16 ans ? » À ce jour, vingt-sept lettres (la lettre de Jérémy et vingt-six participations) sont librement consultables sur la page du projet. Je vous invite à aller en lire au moins quelques-unes ; certaines sont vraiment touchantes. Leurs auteurs sont de tous âges, et même si la plupart sont auteurs, ce n’est pas une règle. Je peux aussi vous dire que si vous avez envie de participer, vous serez bien accueillis.

Je me suis prêté au jeu de bon cœur et avec toute l’honnêteté intellectuelle possible. Ce qui suit est bien la lettre que j’écrirais à l’adolescent que j’étais. Aujourd’hui. Car c’est peut-être très différent de ce que j’écrirai dans vingt ans.

« Cher moi,

Je suis toi, et j’ai exactement le double de ton âge. Je t’écris du futur, du tien pour être précis. Je t’écris, car on m’en offre l’opportunité, mais je ne suis pas sûr que cette lettre te parvienne un jour. D’ailleurs, je ne suis pas certain que ce soit souhaitable.

Je pourrais te décrire par le menu ce que seront les seize prochaines années de ta vie, mais je ne le désire pas. L’homme que tu es aujourd’hui – mon aujourd’hui – est la somme de tes réussites et de tes erreurs. Si je t’en dis trop, tu seras sans doute tenté d’intervenir dans le déroulement des choses, et notre futur ne serait plus le même. Et de deux choses l’une : d’une part un tien vaut mieux que deux tu l’auras, et si la personne que tu es à trente-deux ans n’est pas parfaite, elle pourrait être nettement pire ; et d’autre part, je risquerais ainsi de ne plus exister, et même si j’ai plus souvent qu’à mon tour des idées noires, je crois que la vie mérite d’être vécue jusqu’au bout, et au moins jusqu’à maintenant. Sinon, je ne serais plus là pour te l’écrire.

Si tout se passe bien, tu auras (ou avais, suivant où le regard se porte) seize ans et toutes tes dents quand tu vas lire cette lettre. Tu es à une époque de ta vie où tu souffres sans t’en apercevoir. Le divorce de papa-maman est encore frais, et tu as beau faire le fier, ça te touche plus profondément que tu ne le penses. Non pas que tu aurais préféré vivre au milieu de parents qui se disputent sans cesse, mais tu prends en pleine face les faiblesses de deux grandes personnes, alors que tu tentes de te construire comme adulte. Mais cela fera ta sensibilité, à fleur de peau sous des allures de marbre.

Depuis que tu inventais des récits policiers sur la machine à écrire de ta sœur alors que tu n’avais pas huit ans, tu sais que tu veux raconter des histoires. Ne dis pas le contraire ; je suis au courant, et cela te prouve d’ailleurs que je suis bien toi. Bientôt, tu parviendras à achever ton premier texte, inspiré par l’amour “impossible” que tu ressens pour une fille. Malheureusement, tu n’es pas encore écrivain à l’heure où je te parle, mais comme le laisse deviner l’adverbe “encore”, j’ai en revanche acquis la conviction que ce n’est qu’une question de temps (mais qui se compte en années à mon avis). Il te reste du chemin à parcourir avant de saisir ce que je veux dire, et si je peux te donner un conseil – je ne crois pas que cela change quelque chose d’essentiel à notre avenir – : lis, lis, lis. Tu n’as pas idée à quel point c’est important, tu ne le comprendras sans doute pas plus tôt que tu ne le dois, mais tu seras un peu plus prêt. Lis ce dont tu as envie, sans forcer tes goûts ni t’inquiéter de ce que pensent les autres. Consomme de la fiction sous toutes ses formes : livres, cinéma et séries TV. Ne te bride pas.

J’ai évoqué le sexe faible (qui n’a de faible que le nom). Aime sincèrement celles qui feront battre ton cœur. De celles qui le feront souffrir – aucune ne le fera méchamment – garde le meilleur et une place pour elles dans celui-ci. Ce que je te dis là devrait te rassurer en filigrane sur deux points : tu ne resteras pas puceau éternellement et tu vas connaître l’Amour. Le second est bien entendu plus important, mais je sais que le premier turlupine l’ado titillé par ses hormones que tu es.

Je pourrais aussi te dresser la liste noire des personnes à éviter, mais encore une fois, les voyages forment la jeunesse. Des cons, il y en a sur la route tous les cent mètres. Tu auras de toute manière une tendance constante à retenir le positif de tes expériences et des rencontres. Je le sais, c’est dans ta nature profonde.

Voilà. J’imagine que tu dois être un peu déçu. Tu te dis peut-être que l’âge ne t’a pas arrangé pour gâcher une occasion comme celle-ci. J’ai pourtant l’impression de t’avoir livré mes découvertes les plus importantes de ces seize dernières années, sans jouer pour autant à l’apprenti sorcier avec les voyages dans le passé et ses conséquences éventuelles dans le futur.

Essaie de t’aimer un peu,

Je t’embrasse,

Toi. »

À cette heure, 2 Réponses à ce billet.

  1. Damien dit :

    C’est une joli lettre qui montre que vous avez grandi. Il va la prendre comme une lettre d’un père parlant à son fils que vous étiez. Cela me fait un peu penser à la chanson « Father & son » de Cat Stevens, dans les années septante. J’avais son (ton) âge à cette époque. A bientôt.

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Merci beaucoup pour ce gentil commentaire ! Il est certain que je n’aurais pas écrit la même chose il y a cinq – voire même deux – ans de cela.

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