Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Couverture « Voix off »Cette nouvelle a été écrite à la suite d’un atelier d’écriture que j’ai animé à l’école de Saint-Gervais d’Auvergne en novembre et décembre 2013.

Lors de la dernière séance, l’objectif était de créer ensemble une histoire en partant de rien. En les orientant grâce à des questions, j’ai aidé les enfants à inventer le personnage principal et à mettre en place les grandes étapes de l’intrigue, sans leur imposer un thème ou des idées. C’est en utilisant ces éléments imaginés par les enfants et en les agrémentant de quelques trouvailles personnelles que j’ai ensuite rédigé le présent texte.

Voix off est donc à la fois leur récit et le mien. C’est pourquoi j’ai décidé de le proposer gratuitement en téléchargement :

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Il est sous licence Share, qui vous permet de le partager et de le reproduire à l’identique autant que vous souhaitez, à condition d’en préserver la gratuité.

Bonne lecture !

Jean-Basile Boutak

Merci et bravo à Léa B., Pauline, Marine, Clara, Jade, Alexandra, Laura, Iris, Eva, Léa R., Abigayl et Maxime.

LE TEXTE

On dit parfois qu’une journée réussie commence par une bonne nuit de sommeil, et cette nuit-là, Rodolphe avait été poursuivi par des cauchemars tous plus horribles les uns que les autres. Il avait notamment rêvé que Pietrick Borrel, un chanteur pour gnomette, l’avait détrôné au Hit Parade des Gnomes Chanteurs. Ce qui minait Rodolphe, c’était que ce mauvais rêve risquait de devenir réalité : Borrel enchaînait les succès tandis que les derniers albums de Rodolphe avaient été au mieux des demi-succès, au pire des échecs retentissants. Rodolphe n’avait plus pour lui que l’expérience et une carrière à la longévité sans équivalent. Pour l’instant. C’était la seule idée qui calmait encore ses crises d’angoisses. Qu’adviendrait-il de lui si son public l’abandonnait ? On ne chante pas devant une salle vide. Et chanter était l’unique chose que Rodolphe savait faire… Oh, bien sûr, il avait accumulé suffisamment d’argent gnomique pour prendre une retraite bien méritée, mais il n’était pas fait de ce bois-là. S’il devait se retirer de la scène, il s’ennuierait, et il en mourrait sans doute. Les gnomes sont ainsi faits que c’est le cerveau qui entraîne le cœur.

Sans qu’il le veuille, les paroles – stupides, faut-il le dire – du dernier tube de Borrel lui revinrent en tête :

Si ce matin, j’ai pas envie de tondre le gazon.
Si ce matin, j’ai pas envie de plier les draps.
Si ce matin, j’ai pas envie d’ramasser des champignons.
Si ce matin, j’ai envie de couper du bois.
Couper du bois,
couper du bois,
couper du bois,
couper du bois.

Inconsciemment (devais-je le préciser ?), il voulut se mettre à entonner ces paroles en se rendant sous la douche. Il s’arrêta net sur le pas de la porte de la salle de bain : aucun son ne parvenait à sortir de sa bouche. Il essaya de crier n’importe quoi, comme « épinard » ou « choux de Bruxelles ». Rien n’y fit. Pas même « tartiflette ». Il était aussi muet qu’une boîte de mouchoir devant la tristesse d’un cœur brisé. Il poursuivit son chemin jusqu’au lavabo.

Il adorait se regarder longuement dans la glace, mais ce ne fut pas son crâne chauve et luisant qui retint son attention cette fois-là, pas plus que ses petits yeux malins, ou son énorme nez sur lequel trônait une non moins gigantesque verrue pleine de poils, mais sa bouche – qu’il avait grande également, et qui faisait sa fierté. Il bailla au maximum et tenta de voir si quelque chose obstruait son larynx ou paralysait ses cordes vocales. Il ne réussit à atteindre que ses amygdales. Il essaya d’y introduire sa main pour explorer à tâtons ; mal lui en prit, car la nausée lui monta.

— Ça m’apprendra à vouloir chanter du Borrel, fulmina-t-il intérieurement.

Il ouvrit l’armoire à pharmacie et farfouilla dans les médicaments. Il fit tomber plusieurs boîtes dans le lavabo avant de repérer ce qu’il cherchait : une bouteille de sirop pour la toux. Il l’avala cul sec. Avec une lueur d’espoir teintée d’appréhension, il essaya à nouveau de parler : aucune amélioration. Les larmes lui montèrent aux yeux.

Ce fut le moment que le téléphone trouva pour sonner. Il allait saisir le combiné quand il songea que décrocher ne servirait à rien. Au bout d’une dizaine de sonneries, le répondeur se mit en route et la voix de la personne qui l’appelait retentit :

— Allô, Rodolphe, c’est Barnard !

Son impresario (C’était bien Barnard avec un « a », et non Bernard comme mon oncle).

— C’était pour te dire : n’oublie pas ton concert privé de ce soir, et n’arrive pas en retard. Ne fais pas languir ton public. Voilà, c’est tout. À plus tard.

Et Barnard raccrocha.

Rodophe se demandait bien comment il allait pouvoir honorer cet engagement.

C’était impossible. Tout était foutu. C’était le début de la fin. On parlerait de ce fiasco dans les journaux dès le lendemain, et sa descente en pente douce se transformerait en chute vertigineuse depuis le haut d’une falaise.

La mort dans l’âme, il comprit qu’il devait annuler immédiatement. Mais comment faire, sans pouvoir prononcer un mot ? Il ne pouvait pas téléphoner à Barnard, et celui-ci n’était joignable par aucun autre moyen, du moins rapidement. Il refusait de se résoudre à aller voir lui-même son commanditaire pour lui expliquer, à grand renfort de gestes et de gribouillis sur un carnet, qu’il ne pouvait assurer le concert prévu de longue date. Il passerait pour un rigolo, un amateur ; il aurait honte comme jamais.

*
*    *

Il demeura chez lui, prostré dans sa baignoire vide, durant plusieurs dizaines de minutes. Il essayait de comprendre ce qui lui arrivait. Qu’avait-il fait pour mériter cela ? Il n’y avait aucune raison logique à son état : il n’était pas malade, il n’avait pas forcé sur sa voix (il ménageait son instrument de travail). Il en vint à la conclusion qu’on avait dû la lui voler… Un confrère ou plutôt un concurrent sans doute. Peut-être même Pietrick Borrel lui-même ! Toujours fiévreux d’angoisse, incapable de voir l’incongruité de la chose, il décida de porter plainte contre X. Il se rendit à la gendarmerie la plus proche, d’un bon pas, sans même prendre le temps de revêtir un pardessus ou de fermer la porte.

Arrivé à destination, il fut à nouveau mis devant la difficulté de communiquer. Il fit d’abord de grands gestes au brigadier qui le reçut, mais celui-ci se figura qu’il l’insultait et le menaça de l’enfermer en cellule de dégrisement, pour lui faire passer son envie de se payer sa tête. Heureusement, un de ses collègues intervint à temps et comprit que Rodolphe était muet. Il lui présenta un bloc de feuille et Rodolphe écrivit alors le motif de sa plainte. Les gendarmes n’en crurent bien sûr pas un traître mot, et commencèrent à penser que Rodolphe était finalement un original (au mieux), un fou (probablement). Notre gnome préféra déguerpir lorsque ses interlocuteurs lui expliquèrent qu’ils avaient téléphoné à des spécialistes de la question et que ceux-ci arrivaient avec une chemise qui s’attachait dans le dos.

On voulait le mettre à l’asile !

Il n’était pourtant pas fou. Il était muet. MU-ET. M-U-E-T.

Il rentra chez lui, les mains au fond des poches et la tête dans les épaules.

*
*    *

Une fois dans son salon, il ne put rester tranquillement dans son fauteuil, pourtant confortable, et fit les cent pas autour de la table. Il devait en être au 87e, quand il se prit les pieds dans quelque chose, ce qui faillit le faire tomber. Il n’aurait plus manqué qu’il se casse une jambe… Il allait donner un grand coup de saton à cet objet de malheur lorsqu’il s’aperçut que l’objet en question lui était parfaitement étranger. Il le ramassa. C’était un drôle de chapeau, très usé sur les bords et sale au milieu. Une étiquette portait le nom et l’adresse de son propriétaire :

La Sorcière
Maison de Pierre Gripari
À côté de la boutique de l’ancien marchand de fessées

Drôle d’adresse, pensa-t-il. À l’aide d’un vieil annuaire (heureusement, il gardait tout, car tout pouvait servir), il retrouva néanmoins trace du marchand de fessées.

Se faisant, une idée commença à germer dans sa tête : et s’il était victime d’un maléfice de la sorcière ? Celle-ci avait dû pénétrer chez lui pendant son sommeil, et profiter de son inconscience pour lui jeter un sort ou lui faire avaler une affreuse potion à base de bave de grenouille ou de crottes de souris. Et en partant, elle avait oublié son chapeau. Vous conviendrez sans doute que cette théorie n’était pas plus rationnelle que la première, mais c’était la seule à sa disposition. Aussi, il décida de se rendre à l’adresse indiquée.

Cette fois-ci, il pensa à revêtir son pardessus et à fermer la porte à clef.

*
*    *

Le trajet jusqu’à la maison de la sorcière lui demanda beaucoup plus de temps que pour se rendre à la gendarmerie, et il eut tout le loisir de ruminer sa colère.

Il localisa d’abord la boutique de l’ancien marchand de fessées, qui vendait maintenant des fruits secs.

À côté du magasin se trouvait une bâtisse à la façade étroite – tout juste la largeur d’une porte et d’une minuscule fenêtre. Sur la sonnette était simplement indiqué : « La Sorcière ». Rodolphe appuya sur le bouton. Un grognement de dragon et un miaulement de chat se firent entendre. La porte s’ouvrit enfin. Avant même de poser les yeux sur Rodolphe, la sorcière dit :

— Si vous cherchez le commissaire…

Celle-ci s’arrêta net en constatant l’identité de son visiteur.

— Rod… Monsieur Rodolphe ! Que faites-vous là ?

Devant le silence et l’air énervé du chanteur, la sorcière ajouta :

— Oui. Bien sûr. C’est vrai. Entrez donc.

Et elle ouvrit plus largement la porte.

Rodolphe pénétra alors dans son antre et découvrit à sa grande surprise un intérieur très coquet, rangé et propre. Enfin, pour une sorcière.

— Comment m’avez-vous retrouvé ? demanda-t-elle une fois la porte refermée.

Rodolphe sortit le chapeau de son manteau. La sorcière fit un geste rapide pour s’en saisir, mais il fut plus rapide encore à le remiser.

— Rendez-le-moi ! J’en ai besoin. Sans lui, mes idées partent dans tous les sens, je ne suis plus moi-même. C’est la cheminée de mon cerveau-vapeur.

Rodolphe lui désigna sa gorge.

La sorcière se renfrogna aussitôt et tourna le dos à son visiteur, la mine boudeuse. Au bout de quelques secondes, elle osa néanmoins un regard en arrière. Rodolphe continuait de la regarder. Il écarta les mains, d’un air interrogateur.

— Pourquoi vous ai-je jeté un sort ?

Rodolphe opina du chef.

— Votre voix est trop belle et la mienne est trop moche !

Et pour prouver ses dires, elle entonna le dernier tube de Borrel. La sorcière chantait en effet affreusement faux, et Rodolphe dut se forcer à sourire pour ne pas vexer la sorcière : il fallait qu’elle soit dans de bonnes dispositions s’il voulait récupérer sa voix. La sorcière continuait à geindre :

— Si je vous rends votre voix, je n’oserais plus faire entendre la mienne.

La solution apparut à Rodolphe comme une évidence. Il fit comprendre à la sorcière qu’il avait besoin de quelque chose pour écrire. Elle farfouilla un peu et finit par sortir un vieux prospectus et un crayon noir qui avait dû être mâchouillé par un castor. Il inscrivit quelques mots sur le papier et le lui tendit. Elle le lut, sourit, puis pointa sa baguette vers Rodolphe. Elle prononça une formule magique trucbidulemachinchouette et une drôle de sensation envahit la gorge de Rodolphe. Celui-ci essaya à nouveau de parler :

— Aaaaah, Bééééé, Céééé, Dééé… Elle est revenue ! Merci mon dieu.

— Vous tiendrez parole ? demanda la sorcière.

— Je n’en ai qu’une.

Rodolphe regarda alors sa montre et constata que son concert devait commencer dans un quart d’heure.

— J’ai retrouvé ma voix, mais je n’ai plus le temps matériel de me rendre à ce concert. Je vais devoir annuler à la dernière minute. L’horreur continue.

Gênée, la sorcière s’enquit de savoir où Rodolphe devait se produire et d’un coup de baguette magique, elle l’expédia sur place.

Pour notre gnome, la journée se terminait indubitablement mieux qu’elle avait commencé.

*
*    *

Rodolphe tint ses engagements, et donna des cours de chant à la sorcière, à raison de trois heures par semaine. Les résultats ne se firent pas attendre, car elle ne souffrait pas tant d’une voix désagréable que d’un manque de technique. Les choses s’améliorèrent à tel point que Rodolphe l’employa même bientôt comme chef de chœur sur ses tournées.

Dans cette aventure, Rodolphe gagna non seulement une amie, mais aussi la disparition subite et définitive de ses angoisses. Il appréciait dorénavant à sa juste valeur la chance de pouvoir continuer à chanter : c’était son plus grand plaisir, et le public le sentait. Et celui-ci lui restait fidèle.

Ce qui n’empêchait pas Borrel de perséverer à faire de mauvaises chansons… entre nous soit dit.

FIN

À cette heure, 2 Réponses à ce billet.

  1. Tipram Poivre dit :

    C’est une initiative très louable, JBB.
    En effet, aider les enfants à apprendre à bâtir un récit et à le mettre en forme revient à leur offrir un atout considérable pour leur vie d’adulte.

    Je me demande comment vous parvenez à tout mener de front, votre site, les Editions de Londres, la vie familiale… Bravo pour votre belle énergie.

    Bonne continuation.

    Tipram

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Merci Tipram.

      Et dire que j’ai l’impression de bosser lentement, d’en faire peu par rapport à ce que je voudrais. Presque de culpabiliser !

      Concernant ce site, il faut dire aussi que le rythme de publication a baissé ces derniers temps.

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