Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Couverture de « Écriture, édition et doute »

L’ennemi que je redoute le plus n’est pas la page blanche – je trouve toujours quelque chose à écrire, que ce soit bon ou mauvais –, mais le doute. C’est vraiment une sale bestiole, qui s’insinue partout et dont le venin vous paralyse pour mieux vous dévorer.

L’été dernier, j’ai rédigé le premier jet d’une nouvelle que je destinais en priorité à Walrus (si le texte leur plaisait). Pour cela, j’ai utilisé une technique qui me semblait intéressante, inspirée de celle enseignée par John Truby dans Anatomie du scénario. Elle permet notamment, et normalement, de donner plus de cohésion à une histoire. Et c’est vrai que cette technique est efficace pour étoffer son récit de manière « organique », pour réutiliser le terme de l’auteur.

J’ai eu beaucoup de mal à pondre ce texte, et en mettant le point final, je n’étais pas content de moi.

Je l’ai laissé dans un coin de mon disque dur et je l’ai repris il y a une quinzaine de jours. J’ai écrit un deuxième jet sans énormes modifications et je l’ai envoyé à mon bêta-lecteur préféré. Son premier retour n’a pas été « tendre » (tout est relatif), mais je m’y attendais et c’est ce que je veux. Je l’ai repris plus en profondeur, et je lui ai soumis à nouveau. Et ainsi de suite, trois ou quatre fois. Mais même la dernière version n’est pas parvenue à le convaincre : l’environnement SF d’un monde plus ou moins post-apocalyptique parasitait le message que j’essayais de faire passer : un homme se rend compte que se complaire dans la facilité n’est pas sans danger. Il faudrait soit transposer l’histoire dans un autre univers plus édulcoré, soit développer davantage l’histoire et donner une portée « morale » plus globale, car le monde prend trop de place dans le récit. J’ai peut-être également abusé du symbolisme. Aujourd’hui, mon envie n’est pas assez forte de reprendre ce projet dans ces proportions. Mon idée ne me motive pas suffisamment.

Là où le doute vient s’immiscer, c’est que je n’ai jamais eu autant de mal sur un texte, je n’ai jamais eu l’impression de rater à ce point une nouvelle, de passer autant de temps sur une histoire pour un résultat aussi décevant. Je précise que j’ai soumis le texte à deux autres bêta-lecteur, pour valider l’avis du premier : l’un d’eux a fait le même constat et l’autre n’était pas extraordinairement enthousiaste suite à sa lecture, même si c’était le plus positif des trois.

Le problème, c’est que j’avais prévu d’attaquer la réécriture de mon roman Perfide Albion dans la foulée. Or réécrire une nouvelle, cela représente déjà beaucoup de travail, mais réécrire un roman, c’est encore plus conséquent. Voilà pour la lapalissade. Ce roman, je l’ai déjà repris deux fois dans les grandes largeurs, sans compter trois autres plus minimes. Cette nouvelle réécriture promet d’être également assez importante. Je suis paralysé à l’idée que celle-ci soit un nouvel échec. Je procrastine.

Le doute s’installe et vient aussi parasiter l’éditeur : où vais-je ? ai-je bien fait de renouer avec cette activité (même si cette nouvelle collaboration m’apporte bien plus de satisfactions que la première) ? mes choix éditoriaux sont-ils judicieux ? les conseils que je donne aux auteurs sont-ils pertinents ?

Heureusement, il est plus facile d’être productif en tant qu’éditeur – lecture de manuscrits en attente, annotation de ceux retenus –, même quand on doute. Au moins un front sur lequel les choses avancent.

Pour conclure, j’aimerais vous poser une question : le doute en littérature est-il bon/souhaitabe/salvateur ? Je n’ai pas la réponse.

À cette heure, 9 Réponses à ce billet.

  1. Suzanne Roy dit :

    C’est nécessaire, même si énervant. Ça permet de ne pas se complaire dans son écriture trop facilement 😉

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Plus qu’énervant, je trouve ça angoissant. Mais je suis un grand angoissé de nature 🙁 Ce qui énervant, c’est l’impression de perdre du temps, de ne pas avancer.

  2. Escrocgriffe dit :

    « Pour conclure, j’aimerais vous poser une question : le doute en littérature est-il bon/souhaitabe/salvateur ? Je n’ai pas la réponse. »

    A mon humble avis, la vraie question est « peut-on écrire en étant épargné par le doute ? ». En ce qui me réponse, il me semble que la réponse est « non ». Le doute est malheureusement un démon familier de l’écrivain. Après, je pense qu’il est important de prendre beaucoup de plaisir à écrire son premier jet, ce qui rend les corrections un peu moins pénibles, corrections qui finalement représentent 90 % du travail de l’auteur si on y réfléchit bien 😉 Courage pour phases de doute, on en est tous là… 😉

    • Jean-Basile Boutak dit :

      Merci pour ton commentaire.

      En fait, j’aime beaucoup les corrections et la réécriture – ce qui est une bonne chose, car comme tu le dis, cela représente une partie énorme du travail. Mais quand on y a passé beaucoup de temps sans résultat, c’est frustrant.

  3. […] Ecriture : Ecriture, édition et doutes […]

  4. Pour ma part, je pense qu’une dose de doute est nécessaire et souhaitable lorsqu’on écrit mais aussi dans toutes les autres activités et dans tous les aspects de la vie. C’est ce qui nous fait nous interroger et chercher à faire mieux.
    Là, j’ai l’impression que tu es plus en proie au découragement qu’au doute. Alors je te souhaite bon courage pour continuer 🙂

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