Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Couverture « Bulles de dragon »Cette nouvelle a été écrite à la suite d’un atelier d’écriture que j’ai animé à l’école de Saint-Gervais d’Auvergne en janvier et février 2014.

Lors de la dernière séance, l’objectif était de créer ensemble une histoire en partant de rien. En les orientant grâce à des questions, j’ai aidé les enfants à inventer le personnage principal et à mettre en place les grandes étapes de l’intrigue, sans leur imposer un thème ou des idées. C’est en utilisant ces éléments imaginés par les enfants et en les agrémentant de quelques trouvailles personnelles que j’ai ensuite rédigé le présent texte.

Bulles de dragon est donc à la fois leur récit et le mien. C’est pourquoi j’ai décidé de le proposer gratuitement en téléchargement :

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Il est sous licence Share, qui vous permet de le partager et de le reproduire à l’identique autant que vous souhaitez, à condition d’en préserver la gratuité.

Bonne lecture !

Jean-Basile Boutak

Merci et bravo à Thomas, Elisa, Emmanuel, Julien, Mathilde, Cédric, Flavie, Olivia et Corentin.

LE TEXTE

Le dragon dont je vais vous conter l’histoire avait tout pour être heureux ; de mon point de vue en tout cas – parce que le point de vue d’un dragon peut diverger de celui d’un auteur à la petite semaine, j’en conviens.

Quand je dis qu’il avait toutes les raisons de se féliciter de son existence, je pense notamment à ses qualités physiques : des ailes puissantes, une cuirasse brillante, une gueule capable de cracher des gerbes de feu comme de dévorer des petits enfants par paquet de douze, des yeux luisants et sadiques, sans oublier un sourire enjôleur (qui n’était rien de moins qu’utile pour piéger des proies confiantes et sans défense). Mais ses avantages ne se limitaient pas à un corps sain ; l’esprit l’était tout autant. Doué d’un grand sens pratique, il n’avait pas son pareil pour tendre d’ingénieux pièges à innocents. Last but not least, en compagnie de ses amis ou de ses parents, il n’avait pas peur d’extérioriser ses sentiments, ce qui le préservait de névroses handicapantes et le tenait ainsi éloigné du divan des psys en tout genre.

En bref, c’était un dragon tout ce qu’il y avait de plus équilibré.

Le problème, c’est que cela ne nourrissait pas son homme, enfin son dragon. Aussi ingénieux qu’aient été ses pièges, il ne devait pas moins chasser sans relâche. Et si de juteux enfants n’étaient pas difficiles à trouver, il avait un faible pour les lapins. Il pouvait passer des heures tapi derrière un arbre, à épier la sortie d’un terrier, pour une seule bouchée d’un bon lapinou bien grassouillet, qu’il cuisait d’un coup de gueule avant de l’ingurgiter.

C’est précisément ce qui manqua le perdre.

Un jour, alors qu’il croyait avoir à faire à un lapin ordinaire, il se fit mordre par un lapin-garou, variante maudite et agressive de ces adorables rongeurs de carottes. Surpris, il le laissa même se sauver (ce qui est sans doute un mal pour un bien : on ne sait jamais ce qui nous guette lorsqu’on mange de la nourriture avariée) et ne s’aperçut pas tout de suite des effets indésirables de cette morsure. Ce fut seulement quand il voulut cuire sa victime suivante qu’il eut la désagréable surprise de voir s’échapper des bulles de savon de sa gueule, plutôt que des flammes de l’enfer – nous en reparlerons, d’ailleurs, de cet endroit-là. Dire que notre dragon fut désemparé est un euphémisme… Il s’imagina tout de suite mourir de faim, car il se refusait à manger de la viande crue. Il n’avait aucune inclinaison pour les carpaccios et autres tartares. Il pleura toutes les larmes de son corps, et cela fait, sanglota encore plusieurs heures, à en briser le cœur du chasseur de dragon le plus endurci. Arriva néanmoins un moment où il dut se reprendre et affronter la réalité avec pragmatisme : il se demanda alors s’il existait un espoir de guérison. La logique, pensa-t-il, voudrait que la réponse se trouve au Royaume du Feu. Il déploya donc ses ailes, prit son élan et d’un coup de patte s’envola haut, très haut dans le ciel.

Le voyage fut long, mais pas trop fatigant ; pas pour un dragon en tout cas. Il sut qu’il était arrivé lorsqu’il aperçut des gerbes de feu jaillir des sommets des montagnes, et des rivières de laves en fusion serpenter sur plusieurs kilomètres, à perte de vue. Le climat caniculaire ne faisait pas du Royaume du Feu un endroit très prisé et il ne vit tout d’abord aucun bâtiment, aucune habitation d’aucune sorte. Mais alors qu’il allait se décourager et rebrousser chemin, il entrevit ce qui ressemblait à un temple, construit en haut d’une pyramide dont on aurait coupé le tiers supérieur. Notre dragon estima qu’il ne risquait rien à aller jeter un coup d’œil ; il pourrait au moins se renseigner. Il se posa et s’avança jusqu’à l’entrée. La porte était trop étroite pour un animal de son gabarit, aussi il y introduisit seulement sa tête :

— Il y a quelqu’un ?

Le temple était plongé dans l’obscurité et les yeux de notre dragon mirent quelques secondes à s’y habituer. Il entendit un râle, provenant du fond de la pièce. Il tendit le cou de plus belle, pour atteindre la source de ce bruit.

Dans un renfoncement, sur une couchette de pierre recouverte de paille, il découvrit un petit homme, coiffé d’un drôle de bonnet de nuit. Le petit homme n’avait pas l’air de tenir une grande forme, mais notre dragon décida d’ignorer cela :

— Bonjour, je cherche un sorcier, un gourou, un magicien, un médecin, un marabout, n’importe qui susceptible de me guérir d’une terrible affection…

— Je suis l’enchanteur de ce royaume, dit le petit homme d’une voix faible.

— Ça doit pouvoir marcher aussi. Voyez-vous, je me suis fait mordre par un lapin-garou et je suis désormais incapable de cracher autre chose que du savon.

L’enchanteur toussa bruyamment, avant de répondre :

— Voyez-vous, je suis en plus mauvais état que vous. Je suis trop vieux et très malade.

— Ah. Que vais-je faire, alors ?

— Je peux vous guérir, mais vous devrez vous-même aller quérir les ingrédients.

— Quels sont-ils ?

— Vous trouverez le Gant Froid au Royaume de Glace, le Bâton De Bois Qui Ne Se Consume Jamais au Royaume de la Forêt, et le Tissu Imperméable au Royaume de l’Eau. Enfin, de l’Enfer, vous devrez rapporter le Feu Sacré, et surtout…

L’enchanteur toussa de plus belle.

— Et surtout convaincre mon jeune frère, enchanteur apprenti de Petit Satan, de venir prendre ma place. Ce ne sera sans doute pas le plus facile… Maintenant, vous devez y aller et faire vite : je ne sais pas combien de temps il me reste à vivre.

Notre dragon ne demanda ni son reste ni que l’enchanteur lui répète la liste des ingrédients, et il se mit immédiatement en route.

*
*    *

Trouver le Royaume de Glace n’était pas difficile : il suffisait à notre dragon de voler vers le Nord, jusqu’à ce que la neige et la glace recouvrent la terre. Dénicher le Gant Froid risquait d’être une autre paire de manche : imaginez devoir localiser un simple gant sur un territoire grand comme plusieurs fois la France… Autant chercher une aiguille dans une botte de foin, n’est-ce pas ? Heureusement pour notre dragon, le Gant Froid était connu de tous les habitants du Royaume et il en retrouva la trace rapidement, mais non sans mal, car il dut convaincre les phoques et les pingouins de l’aider. En effet, ceux-là crurent tout d’abord qu’il était là pour les dévorer ; et pour tout dire, ils n’avaient pas complètement tort : ce fut bien la première pensée de notre dragon. Mais ce dernier adopta une voix très polie et très douce, et obtint finalement les renseignements qu’il désirait.

Tous ses problèmes ne furent néanmoins pas résolus quand il se retrouva devant l’objet : le Gant était pris dans un carcan de glace, on pouvait seulement en deviner les contours à travers l’épaisse couche qui le recouvrait. Si seulement je pouvais encore cracher du feu, se dit-il. Mais c’était justement pour cela qu’il se trouvait là. Il tenta de briser la glace, mais ses petites pattes avant n’étaient pas assez puissantes, et ses pattes arrière ne valaient guère mieux, peu mobiles et glissant sur la surface givrée à la première occasion. Il testa même avec son derrière, sautant sur le gros glaçon comme sur une valise qu’on aurait du mal à fermer ; rien n’y fit. Au bout d’un moment, un ours polaire qui se reposait de l’autre côté d’une dune de neige vint voir ce qu’il se passait :

— Pourquoi tout ce boucan ? J’essaie de dormir.

Notre dragon n’était pas d’humeur.

— Eh bien, allez dormir plus loin.

— Je le pourrais, mais vous ne répondez pas à ma question.

— J’ai besoin du Gant Froid.

— Ah bon ? Vous voulez en faire quoi ?

— L’enchanteur me le demande, pour me guérir d’une morsure de lapin-garou qui me fait cracher des bulles de savon.

— Et ce n’est pas bien, les bulles de savon ?

— En tout cas, ce n’est pas très pratique pour cuire mes repas. Je risque de mourir de faim !

L’ours polaire s’approcha de l’endroit où la glace emprisonnait le gant.

— Si je vous aide, est-ce que je pourrais voyager sur votre dos ? J’ai toujours rêvé de voir comment c’était, ailleurs…

— Je suis un dragon, pas un avion.

— Un grand corps costaud comme le vôtre et des ailes puissantes comme celles-ci ne seraient-ils pas capables de me porter ?

La flatterie eut son effet sur notre dragon.

— C’est d’accord : pour peu que vous arriviez à sortir ce gant de sa prison, vous m’accompagnerez dans ma quête.

L’ours polaire hocha la tête, scellant leur accord, puis se rua sur la glace, et de ses pattes, assena de violents coups jusqu’à ce qu’elle cède. Il dégagea ensuite les plus gros morceaux et attrapa le gant, puis le tendit au dragon. Celui-ci remercia l’ours avant d’ajouter :

— Il y a quelque chose que je ne saisis pas : si vous pouviez vous emparer du Gant Froid, pourquoi ne l’avez-vous pas pris pour vous ?

— Et à quoi cela m’aurait-il servi ? répondit l’ours. Le Gant Froid permet d’empoigner des choses brûlantes, mais par ici, vous le voyez bien : tout est froid, glacé.

C’était l’évidence même, et le dragon commençait à comprendre l’utilité qu’aurait ce gant dans sa quête. Il tint ses engagements et prit l’ours sur son dos. Ensemble, ils se dirigèrent alors vers le Royaume de la Forêt.

*
*    *

Localiser le Royaume de la Forêt fut compliqué, car il était morcelé en une grande quantité de petits territoires. C’est l’ours polaire qui eut l’idée de la stratégie à adopter :

— Parcourons le monde du nord au sud et d’ouest en est. Nous finirons bien par trouver l’endroit que nous cherchons.

Et en effet, ils finirent par trouver ce qu’ils cherchaient quand ils tombèrent sur un de ces immenses panneaux, que l’on voit souvent à l’orée des bois : « Bienvenue dans la Forêt de Virginie Fugée ». Ils n’étaient cependant pas au bout de leur peine, car de cette forêt, ils ne devaient rapporter qu’un seul morceau, le Bâton De Bois Qui Ne Se Consume Jamais. Or ceux qu’ils pouvaient ramasser par terre étaient trop vieux, trop morts ; ils se brisaient comme de rien. Les pattes avant de notre dragon, encore une fois, manquaient de force pour rompre une branche de l’un des arbres pleins de vie. Quant à l’ours polaire, il pouvait à peine atteindre les premiers rameaux, et que notre dragon le portât jusqu’à la cime ne servait à rien. Notre dragon essaya même avec sa puissante mâchoire, mais il n’arrivait qu’à produire des copeaux ou de la pâte à papier ; son outil manquait de précision. À ce moment-là, ils écoutèrent un bruit de tonnerre, provenant de la route qui traversait la forêt de part en part. C’était un vieux pick-up, conduit par un gros bonhomme rougeaud. Notre dragon décida de se mettre en travers de la chaussée, pour réclamer de l’aide. Le conducteur, surpris, écrasa la pédale de frein et pila. Lorsqu’il fut totalement arrêté et remis de ses émotions, il ouvrit sa fenêtre pour y passer la tête :

— Dites donc, vous pourriez pas vous pousser un peu s’vouplait ? demanda-t-il pas plus étonné que ça de voir un dragon posé au milieu de la route, avec un ours sur son dos. J’ai du bouleau à abattre, de l’autre côté de cette satanée forêt.

— Excusez-moi, mon bon monsieur, mais sauriez-vous comment nous pourrions couper une branche d’un de ses arbres ? Juste une branche…

Comme vous pouvez le constater, de sa précédente rencontre, notre dragon avait appris la politesse et la délicatesse.

— Pardi, oui, avec une hache ou une scie.

— Et comment se procurer ces outils ?

— J’ai ça dans ma camionnette, pardi. J’suis bûcheron moi !

— Seriez-vous assez aimable pour nous prêter main-forte ?

— Pardi, oui, mais si je vous donne un coup d’main, vous m’emmènerez faire un tour sur vot’dos, avec l’ours ? J’ai toujours rêvé de voyager avec un ours.

Notre dragon, qui n’en était pas à un passager près, accéda sans hésiter à l’étonnante requête. Et en un tournemain, le bûcheron eut scié un Bâton De Bois Qui Ne Se Consume Jamais d’une taille raisonnable.

Cette fois encore, notre dragon ressentit l’envie d’assouvir sa curiosité :

— Dis-moi, bûcheron, pourquoi vas-tu de l’autre côté de la forêt pour couper du bois, alors que tu en as plein ici ?

— Vous en avez d’ces questions ! Si je vendais c’bois-là à mes clients, ils n’en auraient jamais besoin d’nouveau, et moi j’crèverais de faim, pardi…

C’était l’évidence même, et notre dragon commençait à comprendre l’utilité qu’aurait ce bâton dans sa quête. Il tint parole : l’homme rougeaud grimpa sur son dos et prit place devant l’ours polaire.

*
*    *

Si le Royaume de la Forêt fut complexe à localiser, ce ne fut rien à côté du Royaume de l’Eau. Les manuels de géographie indiquent généralement que l’eau recouvre 71 % de la planète. Dit comme cela, c’est déjà impressionnant, mais quand il s’agit de trouver un « simple » royaume dans toute cette étendue, c’est carrément décourageant. La technique employée pour découvrir le Royaume de la Forêt ne pouvait pas être utilisée cette fois-ci ; ou il leur aurait fallu si longtemps que l’enchanteur serait mort à coups sûrs avant qu’ils ne reviennent de leur quête.

Heureusement pour notre dragon, dont l’estomac criait de plus en plus famine, il bénéficia à nouveau d’une aide précieuse, de la part d’une baleine qui lui rendit même un double service. Le curieux équipage survolait depuis plusieurs heures l’Océan Pacifique, ce désert liquide, et notre dragon avait bien besoin d’une pause quand il aperçut une île, grise et minuscule. Il s’y posa délicatement, mais il n’avait pas le pied dessus depuis plus de dix secondes qu’un jet d’eau l’arrosa de la tête au pied.

— Un volcan ! s’écria-t-il.

— Raconte pas de bêtise, lui dit le bûcheron qui avait regardé beaucoup de documentaires à la télévision. C’est d’l’eau, pas d’la lave. C’est un geyser.

— Et que fait-il là ce geyser ?

Il n’eut pas le temps d’achever sa phrase que l’île se mît à bouger.

— Tu vois bien que c’est un volcan, la terre se déplace.

Au bout de quelques instants, deux yeux émergèrent de l’eau, puis une gueule sans dents. L’île émit un nouveau jet puis une grosse voix, plus chaude que l’eau, retentit :

— Je vous écoute parler depuis quelques minutes, et qu’est-ce que vous pouvez raconter comme bêtises ! Vous n’êtes pas sur la terre, mais sur mon dos…

— Et vous êtes ? demanda notre dragon.

— Une baleine.

— Madame Baleine, est-ce que vous sauriez par hasard où se situe le Royaume de l’Eau ?

— Baleine tout court… Bien sûr que je sais où se trouve le Royaume de l’Eau : ce n’est qu’à quelques miles de là, au bord de la fosse des Mariannes. Je peux vous y conduire, si vous voulez.

— Ce serait très aimable à vous. Et, par hasard également, avez-vous entendu parler du Tissu Qui Ne Se Mouille Jamais ?

— Dans le royaume, tout le monde connaît la grotte où l’on peut trouver le Tissu Qui Ne Se Mouille Jamais.

Et voilà le petit groupe parti, la baleine nageant et les autres volant. Au bout d’une heure de voyage, la baleine annonça :

— Nous y sommes.

Seulement l’endroit, pour notre dragon comme pour ses compagnons, n’était qu’une étendue d’eau comparable aux autres.

— Je ne vois rien, dit le dragon.

— Moi non plus, c’est que d’l’eau, ajouta le bûcheron.

— Pas plus que moi, conclut l’ours.

La baleine se mit à rire, frappant l’eau avec sa queue.

— C’est normal, dit-elle quand elle eut calmé son fou rire, le Royaume de l’Eau se situe sous la mer.

Les trois compagnons n’avaient pas envisagé cette possibilité.

— Avec mes petits bras, mes ailes et mon point de gravité bas perché dans mes fesses, je ne suis pas équipé pour nager, dit notre dragon.

— Et moi, je n’ai jamais été capable de mettre la tête sous l’eau, dit le bûcheron.

— Moi, je nage plutôt bien, je n’ai pas de problème pour mettre la tête sous l’eau, mais je ne peux pas plonger très profond, dit l’ours.

— J’ai une idée, répondit alors la baleine. Vous allez tous monter dans ma gueule et je vous conduirai jusqu’à la grotte. Dans la grotte, il y a un lac intérieur, avec de l’oxygène. Et au bout de ce lac intérieur, une plage où vous trouverez le Tissu. Vous n’aurez en tout et pour tout à nager que quelques dizaines de mètres – je ne peux pas aller jusqu’à la plage, sinon je m’échouerais.

— Cela me paraît tout à fait bien, dit notre dragon.

— Mais pourrais-je vous demander une faveur en échange ? hasarda la baleine.

— Si je peux la satisfaire…

— Je suis condamné à l’eau, je n’ai ni pattes ni ailes. Mais je vois que votre ami le bûcheron porte en écharpe de solides cordages. J’aimerais beaucoup que vous m’emmeniez avec vous dans les airs, au moins quelques instants.

— Je vous promets de faire mon possible, accepta le dragon non sans inquiétude quant à l’assurance de pouvoir tenir ses engagements.

La baleine ouvrit alors grand la gueule ; le dragon, l’ours et le bûcheron s’y engouffrèrent, à moitié rassurés. La bouche se referma derrière eux puis ils sentirent le cétacé se mettre en mouvement et plonger. Ils attendirent quelques minutes dans cette cavité humide et gluante, jusqu’à ce que l’entrée se rouvre enfin, sur le lac intérieur annoncé par la baleine. L’ours polaire se proposa d’aller chercher le Tissu et les deux autres compères n’eurent même pas à se mouiller.

— Comment se fait-il que personne ne soit emparé de ce tissu jusqu’à aujourd’hui ? demanda notre dragon. Il était en libre service, n’importe qui pouvait le prendre.

— Mais qui en aurait eu l’intérêt ? Dans notre Royaume, l’eau est au contraire indispensable à la vie. Qui voudrait s’en protéger ?

Une fois de plus, c’était l’évidence même, mais cette fois-ci, notre dragon eut plus de mal à comprendre l’utilité que ce tissu aurait dans sa quête. Il avait bien un début d’idée, mais à peine plus.

*
*    *

Pour se rendre aux Enfers, le dragon avait eu sa petite idée dès le départ. Il se dit que s’il volait haut très, très haut, toujours plus haut, il finirait bien par arriver à destination. Il ne voulut cependant pas risquer que ses compagnons d’aventure soient blessés, et demanda à la baleine de prendre soin d’eux en attendant son retour. Il leur promit de revenir et commença son ascension. Il monta plus haut que les nuages, plus haut que la stratosphère, plus haut que la mésosphère. Il atteignit la thermosphère, où la température augmentait au fur et à mesure qu’il continuait à prendre de l’altitude. Puis il perdit connaissance.

Lorsqu’il se réveilla, il sut qu’il était parvenu aux Enfers. Un petit diable, penché au-dessus de son visage, lui aiguillonnait les côtes avec son trident.

— Aïe !

— Petit Satan, laisse-le tranquille s’il te plaît, dit une voix calme.

— Et pourquoi le ferais-je ? Ne suis-je pas ton maître ? grogna le diablotin.

— Parce que je te le demande gentiment, et parce que je suis ton ami.

Petit Satan s’éloigna en bougonnant.

— Suis-je aux Enfers ? interrogea notre dragon.

— Vous y êtes, répondit l’homme à qui appartenait la voix et qui s’était approché.

— Seriez-vous le frère de l’enchanteur du Royaume du Feu ?

— Oui, c’est moi, en effet.

— Je suis venu chercher le Feu Sacré.

— Ah, et que comptez-vous en faire ?

— Voyez-vous, je me suis fait mordre par un lapin-garou, par péché de gourmandise, et je suis maintenant condamné à cracher des bulles de savon. Je ne peux plus rien cuire, je suis mort de faim. Votre frère me l’a envoyé quérir, ainsi qu’un certain nombre d’autres ingrédients, pour me guérir.

— Soit, si c’est mon frère qui en fait la demande.

— Mais ce n’est pas tout.

— Ah, mais je ne vois pas ce que nous pourrions avoir de plus à vous offrir.

— Vous.

— Moi ?

— Vous. Je suis désolé de vous l’apprendre ainsi, mais votre frère l’enchanteur se meurt. Il m’a demandé de vous ramener avec moi, pour que vous puissiez prendre sa place au Royaume du Feu.

— Vas-tu me quitter ? intervint Petit Satan.

— J’en ai peur.

— Mais je ne veux pas.

— Il le faut : le Royaume du Feu ne peut se passer d’un enchanteur. Tu m’as enseigné sur le Feu Sacré tout ce qu’il y avait à savoir. Je t’en remercie. Je serai toujours ton obligé.

— Un de plus… Soit, je ne souhaite pas te retenir contre ton gré, va-t’en exercer ton devoir.

Le frère de l’enchanteur prit une allumette et l’approcha d’une grande torche, où flamboyait un feu comme jamais notre dragon n’en avait vu : plus fort, plus brillant qu’aucun autre. Une fois le bâtonnet allumé, il le glissa dans un petit œuf de verre. Contre toute attente et contre toutes les lois de la physique, le feu continua de brûler alors que l’œuf était hermétiquement fermé, et la frotteuse entièrement consumée.

*
*    *

Notre dragon et le frère de l’enchanteur redescendirent des Enfers. En bas, ils retrouvèrent la baleine, l’ours polaire et le bûcheron. Sans perdre de temps, ils partirent tous ensemble pour le Royaume du Feu. On vit donc passer dans le ciel un dragon, avec sur son dos un presque enchanteur, un bûcheron, un ours polaire et sous son ventre, attachée par des cordes, une baleine qui se balançait avec gaieté.

Lorsqu’ils arrivèrent à destination, la baleine se délassa dans une mer intérieure, où l’eau chaude lui fit déclarer qu’on avait inventé la balnéothérapie pour cétacé ; en un mot la baleinothérapie. Les quatre autres compagnons se rendirent au chevet de l’enchanteur.

— Mon frère ! dit celui-ci quand ils pénétrèrent dans le temple (sauf notre dragon qui ne put encore une fois que passer sa tête par la porte).

— Oui, je suis là, comme tu l’as demandé.

— Ne perdons pas de temps. Prends mon chapeau et devient le nouvel enchanteur du Royaume du Feu.

Ce qui fut dit fut fait, mais dès que le frère de l’enchanteur posa le couvre-chef sur son crâne, les yeux du premier se fermèrent et il mourut. Son corps rétrécit, rétrécit, jusqu’à disparaître.

— L’enchanteur est mort ! Vive l’enchanteur ! s’exclamèrent en cœur notre dragon, l’ours et le bûcheron.

— Merci, mes amis. Maintenant, occupons-nous de ton cas, dit le nouvel enchanteur en se tournant vers notre dragon. Mon frère a dû te demander, en plus du Feu Sacré, le Gant Froid, le Bâton De Bois Qui Ne Se Consume Jamais et le Tissu Imperméable. As-tu tout cela ?

Notre dragon lui donna les ingrédients. L’enchanteur enfila d’abord le Gant Froid sur sa main droite, puis entoura le Tissu Imperméable autour du Bâton De Bois Qui Ne Se Consume Jamais. Il prit cet assemblage de la main gauche, saisit de l’autre l’œuf contenant le Feu Sacré et l’écrasa du plat de la main contre la torche. Cette dernière se mit alors à brûler du même feu que celui que notre dragon avait vu plus tôt aux Enfers.

— Voilà un feu qui ne devrait pas s’éteindre de si tôt, dit l’enchanteur. Mais pour achever ta guérison, tu dois maintenant le gober tout rond.

À cette idée, le dragon déglutit difficilement, mais il finit tout de même par desserrer la gueule, d’une manière d’abord hésitante puis de plus en plus franchement ; quand elle fut suffisamment ouverte pour qu’un camion puisse y passer, l’enchanteur y lança la torche. Le dragon ferma la bouche et avala le feu en tâchant de ne penser à rien de fâcheux.

— Alors ? demanda l’enchanteur.

— Comment ça, alors ?

— Essaie de cracher du feu.

Le dragon s’exécuta, gueule en l’air, afin de ne blesser personne. Le miracle se produisit ; il lui semblait même qu’il crachait plus loin et plus chaud qu’avant.

— Merveilleux !

Toute la troupe se mit à applaudir, et la baleine qui avait été témoin du prodige, de là où elle barbotait, émit le geyser le plus puissant qu’elle put.

— Je n’y serais pas arrivé sans vous, mes amis. Merci.

L’ours s’apprêta à prendre la parole, mais il se retint. On pensa qu’il voulait déclarer quelque chose d’important, mais qu’il ne savait comment le formuler. Il avoua finalement :

— Vous ne trouvez pas qu’il y a une drôle d’odeur ?

Notre dragon rougit, autant qu’un dragon pouvait rougir, puis avoua sans desserrer les dents :

— C’est que, dit-il, le savon n’avait pas que des inconvénients.

FIN

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