Écriture & Édition par Jean-Basile Boutak

Couverture de « L'obsession du père Noël »

Dans Tu seras un écrivain mon fils, François Bégaudeau écrit  : « L’obsession est un démon extrêmement littéraire, surtout si elle est précédée d’un adjectif possessif pluriel. » En ce qui me concerne, c’est un sujet auquel j’ai été sensibilisé relativement tôt, car nous avons dans la famille une de ses bêtes curieuses que l’on nomme écrivain. Un vrai, qui est même passé à Apostrophes, la preuve  (attention, la vidéo date de 1984, vous êtes prévenus).

Il y a toujours eu à son égard une certaine admiration mêlée de jalousie, sans doute un peu de méfiance, mais surtout beaucoup d’incompréhension. Je me souviens par exemple de ma mère déplorant « encore un livre compliqué ! » et selon les cas « au moins, c’est un livre sur Tintin… » (1), « qui s’intéresse encore à Debord ? », « ouf, il ne s’attaque pas aux curés » ou rien du tout quand le livre ne s’intéressait à aucun de ses sujets de prédilection. Et pourtant, ma mère est certainement celle parmi ses nombreux frères et sœurs qui regarde avec le plus de bienveillance son activité d’auteur – il est aussi professeur, profession plus réaliste, moins dangereuse et non moins prestigieuse, surtout là où il l’exerce.

Nous avons sans aucun doute atteint des sommets d’incompréhension au moment de la publication de L’Audience, récit autobiographique d’une grande qualité littéraire à mon avis, mais qui n’a pas non plus emporté les suffrages familiaux. Enfin si, mais contre lui. Ce n’était pas faute d’avoir opté pour une forme plus « accessible » : un roman, et non un essai-aux-raisonnements-compliqués ou une pièce-de-théâtre-qu-il-vaut-mieux-voir-montée-que-lire-en-livre. Hélas, il était cette fois question de la famille. Et des curés. Mais les deux sujets sont intimement liés.

Prévenu, j’aurais pu tout faire pour me prémunir contre ces démons qui naissent de l’obsession. Je me suis rendu compte trop tard que même à mon modeste niveau d’auteur débutant, j’étais déjà vérolé.

J’ai tout d’abord repris le flambeau de l’obsession religieuse. Naturellement et logiquement, cela relève presque de l’ADN familial. La présence de ce démon est particulièrement évidente dans C’est Noël, mon Père ! (nouvelle figurant dans Le père Noël ne meurt jamais), mais l’est tout autant dans deux textes de SF – un roman et une longue nouvelle – qui reposent encore dans les tréfonds de mon disque dur. Elle est présente également dans ma nouvelle Quand les murs tombent, disponible sur nerval.fr. Ma femme prétend même que ma première « résurgence christique » se trouve dans mon premier essai de fiction, alors que je n’avais que huit ans, dans la phrase « il était mal rasé, mais gentil avec les pauvres ». À vous de juger :

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Si vous me permettez l’expression, je suis aussi obsédé par la sexualité, et plus particulièrement par la manière dont elle est perçue, jugée, normée, etc., par notre société. J’ai pourtant longtemps eu du mal à aborder ce sujet dans mes écrits. Ma première tentative, peut-être un peu caricaturale, figure dans Le Grand plongeon, disponible également sur nerval.fr. Mais les deux manifestations les plus claires de cette seconde obsession concernent des textes contre l’homophobie : Quand les murs tombent (toujours lui) et Du vent dans les voiles, à paraître dans l’anthologie À voile et à vapeur des éditions Voy'[el]. Elle est présente dans une moindre mesure dans le manuscrit de roman SF dont je parlais plus haut et dans la nouvelle Rue de la paix, publiée dans Cohues #12. Mais beaucoup plus évidente dans plusieurs textes noirs et polars encore à l’état de projets – certains bien avancés. D’où vient-elle ? Je serai tenté de dire : comment ne pas s’intéresser, ne pas être alerté, parfois inquiété par la société hypersexualisée dans laquelle nous vivons, qui prône le plaisir en continu, mais qui traîne dans son sillage nombre de « paradoxes » : complexe de la performance, fréquence des rapports pour être dans la normalité, discriminations et violences à l’encontre des homosexuels, tabous, etc. ? Pour ma part et en ce qui me concerne, ce sont des choses qui m’interpellent.

Ma dernière obsession (identifiée) est celle qui m’a donné l’idée de cet article et de son titre : le père Noël. C’est peut-être la plus singulière, la moins passe-partout. On a beau essayer de prendre le sujet à contre-pied, comme j’ai cherché à le faire dans Un coup de main (nouvelle figurant dans Le père Noël ne meurt jamais), on ne peut nier que c’est un thème à la saisonnalité forte. Pas facile de vendre des histoires de père Noël à lire sur la plage. Mais je n’y peux rien, cela m’inspire. Je vais d’ailleurs y revenir sans tarder, pour un projet jeunesse et un autre de polar, qui sont chacun pour partie déjà écrits, mais loin d’être achevés. Cette obsession-là vient de mon côté naïf sans doute, de mon aspiration à vivre dans un monde de Bisounours. Les thèmes que l’on peut traiter avec son aide sont l’espoir du mauvais misanthrope que je suis. Je crois que cela date d’une BD pour enfant que j’ai eu très jeune : Les Vacances du sacré Père Noël de Raymond Briggs. J’adorais cet album : les dessins chaleureux, le vieux barbu grognon et pantouflard auquel je m’étais curieusement identifié, le fantastique de l’histoire. Et puis il y avait une impression de continuité qui émanait de cette histoire, et qui me rassurait.

Couverture de « Les vacances du Sacré Père Noël »

Je terminerai ce billet comme je l’ai commencé, par une citation tirée du Tu seras un écrivain mon fils de François Bégaudeau : « L’écrivain a ses démons. Ils le poursuivent de livre en livre. Le jour où les démons rattrapent l’écrivain, il n’y a plus d’écriture. »

Pour ma part, je dirais qu’il n’y a pas de mal à faire un pacte avec ses démons. Ce sont eux qui font les bons petits diables d’écrivains que nous sommes.

(1) comme si les livres sur Tintin devaient être plus accessibles, de par leur sujet destiné aux 7 à 77 ans ; moi, ils m’ont toujours fait peur, ces livres-là, alors j’ai lu les autres.

 

À cette heure, 3 Réponses à ce billet.

  1. Cécile B dit :

    « J’adorais cet album : les dessins chaleureux, le vieux barbu grognon et pantouflard auquel je m’étais curieusement identifié… »
    Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de curieux là dedans. Le Père Noël, c’est toi mon amour ! Plus tu vieillis, plus tu lui ressembles !

  2. Sediter dit :

    « L’obsession du père Noël »… Voilà qui donnerait un excellent titre de polar !

    Ton article est plein d’intérêt, et confirme que les écrivains ont tous des petites manies et quelques obsessions. Peut-on dire que c’est l’obsession qui les pousse à écrire ?

    En tout cas je comprends mieux pourquoi tu accordes tant d’attention au père Noël !

    Et j’espère que tu l’as remarqué, mais ces trois obsessions n’en forment qu’une : la religion chrétienne.

    Rapport à la sexualité, religion et père Noël sont des sujets finalement assez proches, même si ce n’est pas évident de prime abord !

    Apprécierais-tu le père Noël car il permet justement de s’écarter de la religion chaque année, en masquant finalement la naissance du gosse dans l’auberge ? 🙂

    • Dans l’étable, dans l’étable 🙂 L’Auberge, cela aurait été trop chic pour le fils de Dieu !

      Ton raisonnement est intéressant. Cela dit, j’aime les crèches – je pourrais même dire que l’on en a une petite collection –, mais bien que d’une famille très catholique, ma mère ne la sacralisait pas quand j’étais gosse. Tous les santons y étaient dès qu’on la faisait, alors que d’autres mettent le petit Jésus dans la crèche (je sais que tu as eu une pensée salace) le 25 décembre et les rois mages à l’épiphanie.

      Bref, il y aurait donc une certaine cohérence dans ma dinguerie.

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